L'ÉDITORIAL

Le mélange des corps

ARIANE DAYER

Courir les hôpitaux ou les morgues pour trouver ce qui reste
de son enfant. Soulever les bâches pour scruter les corps,
avec espoir, désespoir. On est au bout, là, on n'en peut plus,
on ne s'habitue pas: les images d'Ossétie sont pires que le
pire. Il y a toujours plus affreux. Et de plus en plus
d'indécence dans l'avalanche de condoléances des chefs
d'Etat, qui profitent de l'occasion pour rajouter un couplet
sur la prétendue internationale terroriste islamiste.
Envie de crier stop, de revenir en arrière, très en arrière. On
dirait qu'on serait tout petit et qu'on jouerait à la Belle au
bois dormant. On suspendrait le temps, pour réfléchir, enfin:
maintenant, on fait quoi? On continue comment? Jusqu'où
laisse-t-on les gouvernements dresser des alliances de
circonstances sur le dos des corps déchiquetés, des otages
décapités? Jusqu'à quand admettre qu'ils se contentent de
compter les «ressortissants arabes» impliqués dans chaque
acte terroriste, d'un air entendu?

C'est faux, il n'y a pas de structure organisée qui ait fait
sauter les tours du 11 septembre, posé des bombes à
Istanbul, Madrid, puis pris des enfants en otage en Ossétie.
Ne pas trier, ne pas se révolter contre ces assimilations
serait, intellectuellement et éthiquement, scandaleux. Cela
reviendrait notamment à prêter la même légitimité à la
guerre en Irak qu'à l'extermination hystérique du peuple
tchétchène. Inadmissible.

Il y a un enjeu à ce grand mélange, c'est la création
artificielle d'une pseudo-morale commune qui donnerait tous
les droits à la violence comme seule réponse. Les pères de
famille d'Ossétie l'ont bien compris, qui projettent de
prendre les armes quand la période de deuil sera passée.
En mêlant tout, Bush, Poutine et, hélas, trop d'autres, nous
campent dans une posture uniquement défensive: il ne
s'agit plus de réfléchir mais de se venger, de canarder. Le
terrorisme avance en tuant les enfants, il gagne
définitivement quand il anéantit le discernement des
adultes.