EN BRUT

«J'ai voulu tuer Ben Laden»

A 35 ans, Claude, tranquille artisan du Gard, a cru voir
passer le terroriste arabe devant son pare-brise.

TEXTE: BÉATRICE SCHAAD

Il était sûr de devenir un héros. Certain qu'il allait tuer Ben
Laden dans les rues de Montpellier en donnant un simple
petit coup d'accélérateur. Six mois après les faits, Claude X
est toujours en clinique psychiatrique, lui qui jusqu'à ce jour
de mars 2004 menait une vie délicieusement paisible. Jamais
jusque-là il n'avait été interné, pas plus qu'il n'avait
contrevenu à la loi.

Ce lundi, croyant apercevoir la tête du réseau terroriste Al-
Qaïda dans les rues de sa ville, le Français de 35 ans, à la
tête d'une petite entreprise de peinture s'est brusquement
mis à pourchasser un homme d'une trentaine d'années
(barbu, faut-il le préciser?) qui passait devant ses roues. Feu
rouge brûlé, espace piétonnier, il a failli percuter sa victime
mais ne l'a pas touchée. Les plots qui protégeaient l'espace
pour piétons, eux, ont explosé sous la violence du choc.
Quant à la voiture, elle a miraculeusement fini par
s'immobiliser au sommet d'une volée d'escaliers.

Après une nuit passée au poste, Claude X, prévenu, a
expliqué à la barre qu'il avait été saisi d'une bouffée
délirante, mettant son trouble «sur le compte des récents
événements internationaux». Quatre jours avant sa tentative
d'assassinat, en effet, trois bombes avaient explosé dans un
train de la banlieue de Madrid, faisant 173 morts.
«L'Espagne n'est pas très loin, à peine 200 kilomètres nous
séparent de la frontière, explique aujourd'hui son avocat, Me
David Mendel. Dans Montpellier à ce moment-là, on croisait
souvent des gens dévastés dont l'un ou l'autre des membres
de la famille avait été touché, voire tué par les terroristes.
Mon client a été très ému par ces scènes.»

Pour autant comment expliquer que Claude ait pu en venir à
voir Ben Laden dans les rues d'une ville du Gard? «J'ai
d'abord cru à un acte de nature politique», raconte David
Mendel. Mais enquête faite, Claude n'a aucun lien avec le
Front national, aucune antipathie particulière connue à
l'égard des Arabes. Alors quoi? Faut-il expliquer son geste
par une sensibilité exacerbée à l'actualité? Dès lors chacun
devrait se sentir un justicier potentiel. «Il était fatigué»,
continue David Mendel. Une grosse fatigue en effet. Depuis
quinze jours, il avait le sentiment que dans sa vie rien n'allait
plus comme il le souhaitait: son entreprise en pré-faillite, sa
récente séparation d'avec sa femme, l'avenir de ses enfants,
tout le tourmentait lorsque son cerveau a basculé.

Claude a été condamné à trois mois de prison avec sursis
par le Tribunal correctionnel de Montpellier. Ce dernier a
assorti sa peine d'une obligation de soins et l'a également
condamné à verser 500 euros de dommages et intérêts à sa
victime. Celle-ci, venue battre monnaie, a tenté de réclamer
10'000 euros de dommages et intérêts. Mais ne les a pas
obtenus.

Durant les premières semaines, l'avocat assurait que Claude
sortirait bientôt de clinique. Six mois plus tard, ses médecins
réservent toujours leur diagnostic et leur patient n'est, dit-il,
pas apte à la rencontre. Depuis qu'il a cru voir Ben Laden
près de chez lui, Claude n'a plus repris pied. Oussama, lui,
court toujours. Mais sur quel trottoir du monde?

Envie de réagir? courrier@journalsaturne.ch