HISTOIRES DE L'ART
Candide en Hellène
A l’image du plongeur Jean-Romain Delaloye, les
athlètes suisses ont été scrupuleusement ridicules à
Athènes.
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
On voudrait bien y croire, nous, à l’idéal olympique du
baron Pierre de Coubertin. On est disposé à privilégier la
participation plutôt que la victoire, à condition que les
Suisses ne soient pas les seuls à le faire avec ce
scrupule, ce zèle et cette application qui firent le
désespoir des Habsbourg à Morgarten et celui des
commentateurs sportifs de la TSR à Athènes. Car la
sélection suisse, nonobstant quelques hochets dont
nous avons bien voulu, à défaut d’autre chose, nous
gausser, fut misérable, lamentable, détestable.
Misérable comme Federer, les pieds dans la raquette et
la tête à l’US Open. Lamentable comme Bucher durant
sa conférence de presse d’avant course, parlant à demimot,
cachant sa méforme et son incurie derrière une
langue de bois pâteuse et, tout cela, pour nous livrer un
800m de limaçon rachitique. Détestable comme
Delaloye enfin, qui passe complètement à côté des
épreuves de plongeon et dont on ne pardonnera ni la
philosophie de trottoir — «Ce n’est pas grave, il n’y a
pas que le sport dans la vie» —, ni la sotte vulgarité
— «Si quelqu’un n’est pas content de ma performance,
qu’il aille se faire voir».
On préfère de loin la rage d’une Christine Aron après
son 100 m raté ou la détresse d’Aschwanden après son
combat de judo manqué. Ceux-là n’étaient pas venus à
Athènes comme Delaloye pour faire du shopping dans le
village olympique, jouer les Cadet Rousselle devant un
magasin de T-shirts, se promener bouche ouverte au
pied du Parthénon et finir 31e sur 33 en disant: «J’ai
passé une quinzaine incroyable avec des souvenirs
extraordinaires.» Une olympiade n’est pas une colonie
de vacances, encore moins une tribune de platitudes
oratoires. L’athlète qui s’y rend traîne derrière lui,
comme une queue de comète, les rêves de toute une
nation qui espère à tout le moins un peu de sueur, de
larmes et d’humilité.
Lorsqu’en 1558, Bruegel l’Ancien traita La Chute d’Icare,
il noya le sujet mythologique dans une mer
d’indifférence. On aperçoit le laboureur au premier plan,
le pâtre en contrebas, le pêcheur au bord de l’eau, les
marins sur leur navire, chacun absorbé par son
quotidien immuable. Aucun d’eux ne voit le corps
d’Icare à demi englouti déjà. Petite éclaboussure dont il
ne restera rien, le fils de Dédale n’est qu’une goutte de
vanité bientôt dissoute. Dans un mouvement circulaire,
le regard peut suivre la direction de l'attelage, remonter
le long des arbres, embrasser l'horizon pour retomber
enfin sur le dernier motif important du tableau, le
bateau. Dans ce véritable microcosme qui enferme
l'ensemble des activités humaines productives, Icare se
trouve en dehors du cercle: on le découvre en dernier, à
la périphérie du monde, comme par hasard. La morale
est éloquente. Icare, ayant préféré le vertige fulgurant
du grand air au temps long et à la continuité du travail
méthodique du laboureur, s’abîme au milieu de
l’universel dédain. Pour s’être ainsi moqué du monde,
Jean-Romain Delaloye ne mérite pas d’être considéré
autrement.