Réprimander quelqu'un fait du bien à mon cerveau.
Surtout si cette personne a enfreint les règles sociales.
C'est écrit dans Science, éminente revue scientifique. Une
équipe de Zürich a découvert qu'une petite zone de
neurones a du plaisir, jouit cérébralement serais-je tentée
de dire, lorsqu'il lui est donné de corriger quelqu'un.
Soudain une idée m'a terrifiée au point qu'ai aussitôt pris
une Rennie contre les brûlures d'estomac: si je ne
réprimande personne, cela risque de se retourner contre
moi, mon cerveau n'aura pas de plaisir, ce qui risque de
nuire à ma santé toute entière. Un peu comme un fitness
de l'esprit que je ne pratiquerais plus. Me suis donc
aussitôt mise à l'oeuvre: ai remis Hervé à sa place qui
tentait de glisser sa main dans mon décolleté au cinéma
parce qu'il devait rentrer chez sa femme aussitôt après la
séance et qu'il «fallait liquider ça» avant le générique de
fin. Outrage sur la voie publique, contraire aux règles
sociales, ai senti que je me faisais du bien. Ensuite ai
enchaîné, ai dénoncé à la police un chauffard qui avait
passé à l'orange, bien noté son numéro de plaque et l'ai
balancé. Le plaisir est devenu palpable. Et puis l'autre soir,
parce que je n'étais pas sûre de retrouver de sitôt une
aussi belle façon d'assurer ma santé mentale ai décidé de
dénoncer Evelyne, vieille copine de vingt ans qui
m'expliquait comment elle avait réussi à tromper son
assurance, la Winterthar. Là, je dois bien avouer que le
plaisir est devenu total, comme s'il irradiait de mes
neurones dans mon corps entier. Quand je dis entier, vous
me suivez? VOUS ME SUIVEZ! Attendez que je vous
dénonce.