LA UNE
Anne-Catherine... Lionne
Elles était marginale, elle devenue centrale. La conseillère
d'Etat vaudoise a réussi à déminer le dossier des notes à
l'école. Rencontre avec une politicienne plus qu'heureuse,
éclatante.
TEXTE: BÉATRICE SCHAAD ET ARIANE DAYER
En une saison, elle a tout raflé: le retrait de l'initiative sur
les notes, la loi sur l'Université et celle sur la protection des
mineurs. Un véritable jackpot politique. Ce qu'elle nomme,
elle, pudiquement «une période plutôt faste». Parce qu'elle
est Vaudoise et qu'elle parle vaudois. Deux ans après son
accession au Conseil d'Etat, comme cheffe de la Formation
et la jeunesse, Anne-Catherine Lyon vit un véritable feu
d'artifice (en vaudois on dirait une allumette bengale).
La frêle petite novice d'autrefois militant pour l'entrée de
la Suisse en Europe, l'ex-étudiante en droit qui doutait
d'avoir la capacité de plaider, la discrète secrétaire
générale du Département de sécurité et de l'environnement
est devenue incontestable. Mieux, cette étrange martienne
est adoubée par les Vaudois, et elle revendique cet
ancrage, glissant souvent: «Je ne sais pas si c'est bien ou
mal mais c'est d'ici.» Son principal ennemi, le libéral
Jacques-André Haury vient même de lui donner son
imprimatur: «Elle a acquis une carrure de femme d'Etat.»
Elle commente sobrement: «Ça ne laisse pas indifférent.»
Est-ce vrai pour autant: se sent-elle vraiment une femme
d'Etat? «J'espère avoir le sens de l'Etat. Depuis toujours j'ai
travaillé au service de la collectivité.» Elle n'en dit pas plus.
Mais la réalité est là: contrairement aux autres, le canton de
Vaud vit une rentrée sans psychodrame. Malgré les
économies budgétaires et malgré une initiative pour rétablir
les notes qui menaçait d'«allumer le feu» comme dirait son
idole Johnny.
Le bilan politique c'est une chose, mais il y a aussi le
bilan personnel. Anne-Catherine Lyon, intello austère, au
parler académique, à la timidité réfrigérante est devenue
éclatante. Son verbe, son corps, tout s'est assoupli, arrondi.
Le pouvoir, elle le bouffe; le bonheur, elle y nage. Avec un
accent curieusement plus fort qu'autrefois, elle peut parler
des heures de la beauté de l'âme vaudoise (parce qu'il y a
une beauté): «Ils s'expriment par le non-dit. On dit
beaucoup de choses avec si peu de mots, c'est fascinant.»
Décidément, elle aime tout. Surtout, les noeuds
psychologiques qui traversent le huis-clos du Conseil d'Etat,
les négociations avec les députés du Grand Conseil. «J'aime
tous ces petits bonheurs, je ne serai jamais blasée. Ce
département est comme les Galeries Lafayette, il y a tout le
temps des trucs nouveaux. On stabilise un élément puis un
autre se met aussitôt en ébullition. Chaque jour est une
aventure.» Anne-Catherine Lyon a le gouvernement
assumé, en rupture complète avec une donnée qui est
pourtant une constante dans le rapport des femmes au
pouvoir: le sentiment d'imposture. «Je ne l'ai jamais
éprouvé. L'émotion la plus violente que j'ai vécue dans ma
vie, c'est mon élection. J'étais choisie par les autres, ils
m'avaient légitimée à être là. C'est un choix indiscutable.
Ça donne une force inouïe.» Elle est gourmande de son
quotidien politique, même si son frigo, lui, n'a pas changé,
ça passe après. «Je garde la règle d'autrefois: avoir en
même temps du bircher et du lait. Parfois, je remplace par
de l'eau. On est étonné, c'est quand même assez bon.» Le
vrai fond, elle l'a touché le jour où elle a cuit des spaghettis
périmés: «Même le chat n'en a pas voulu. J'ai appelé cette
recette «Beyond Migros-data».
Depuis des années, elle n'a pas modifié le soin qu'elle
peut prendre d'elle-même: le service minimum. Elle est
d'ailleurs convaincue qu'on ne change pas. Ayant même
renoncé à essayer de s'améliorer sur ce qui aurait pu être
un véritable handicap politique: son austérité oratoire. «Je
suis plus à l'aise dans les relations individuelles, dans un
grand groupe j'apparais toujours froide à cause de ma
timidité.» Comme disent les Vaudois, elle gagne à être
connue. Elle est consciente de cette faiblesse et ça ne la
plombe pas. «J'en ris intérieurement. Il y a des instants
vertigineux où on arrive à se regarder pédaler. Je me
souviens d'un discours pour l'inauguration d'une école qui
devait être festif, joyeux. Je me suis embarquée avec une
voix d'outre-tombe, la vraie figure du Commandeur. Ça peut
en jeter dans des moments solennels, mais là ce n'était
vraiment pas le lieu. En moi-même je me disais: "Détendtoi,
décolle." Comme l'albatros du dessin animé Bernard et
Bianca, "DECOLLE!!!" J'étais en train de dire: "Faisons la
fête", et les gens étaient pétrifiés.» Elle raconte avec une
certaine tendresse pour elle-même. «Je ne peux pas me
changer, il faut s'apprivoiser.» A son écoute, personne,
jamais, n'arrachera sa chemise debout sur une chaise en
criant: «Vaud! Vaud! Vaud!»: «Je ne suis pas Pierre-Yves
Maillard.
Alors? Tous les matins depuis mars 2002, Anne-
Catherine Lyon se lève en jouant du pipeau? Jamais envie
de se dire «Ras le bol, je ne vais pas au Château!» «Non,
jamais.» La réponse a fusé: «C'est pas tous les jours la fête,
ça peut être dur, ardu. Parfois j'ai peur, je suis angoissée.»
L'apprentissage du pouvoir c'est aussi celui de nouvelles
douleurs. «Il y a des moments où j'ai senti, comme un
serpent, que je perdais une peau. On sent qu'elle se
déchire. On devient plus seule, il faut accepter de se
dépouiller.» La première qui tombe c'est l'illusion sur les
personnes, «une certaine innocence, une naïveté». Les
proches qui écrivent: «Maintenant, tu me dois un poste.»
«Là, il faut commencer à dire "non"». Petit à petit on se
blinde, on résiste à tout, malgré quelques failles. «Je me
suis endurcie mais j'ai aussi découvert des parties
hypersensibles. Quand je ne suis pas préparée à
l'agressivité, que je suis hors contexte politique, il peut
m'arriver d'être blessée par des choses anodines. Pour moi,
par exemple, lire le journal est une détente et un courrier
de lecteur peut me toucher de manière disproportionnée.
En même temps, ça me rassure d'avoir encore des
émotions.» L'autre difficulté c'est la gestion du temps: «A la
fin de mes journées, je n'ai plus d'espace pour moi. Je
pourrais appeler des amis mais je n'ai plus la force. Je me
suis même acheté une pile de petites cartes pour leur
écrire, mais il me manque les timbres. J'ai été très frappée
par une phrase de Philippe Biéler lorsqu'il a démissionné:
«J'espère que mes amis m'auront attendu dix ans.»
Pour ne pas décapsuler, la seule chose que cette
marathonienne réussit plus ou moins à protéger, c'est
l'espace du sport. «Une fois en baskets dans la forêt, je suis
ramenée à qui je suis fondamentalement. Une femme de
quarante ans qui ne bouge pas assez. Parfois je me
demande dans quel état je serai après.» Dernièrement elle
se l'est demandé encore plus fort, à la démission pour
cause de maladie de son collègue, Pierre Chiffelle. «Ça m'a
marquée au point que j'ai éprouvé le besoin de faire
quelque chose pour moi. Je ne bois plus. Je crois que
d'autres collègues se sont posé la même question: peutêtre
que je ne vais pas bien, que je ne le sais pas et que
personne n'ose me le dire. J'en ai vu plusieurs s'arrêter de
boire, de fumer ou se mettre au fitness.» Est-ce la politique
qui rend malade? «Non, mais la passion peut amener à se
négliger. On devrait se traiter soi-même comme des sportifs
de pointe.»
Et ne jamais perdre de vue que les choses pourraient se
gâter. En bonne Vaudoise, Anne-Catherine Lyon a plusieurs
méthodes pour cela. Elle colle dans son bureau les
affichettes de journaux qui parlent d'elle. Sur une porte, les
positives, sur l'autre, les négatives. Impossible de se laisser
griser. Le soir où elle a gagné devant le Grand Conseil à la
fois sur les notes et sur la loi sur l'Université, elle n'a même
pas fait la fête. «J'essaie de ne pas me monter le pompon.
Et puis c'est un de mes défauts, je ne prends pas le temps
de voir ce qui va bien, ce qui réussit. Une fois qu'un dossier
est réglé je saisis tout de suite ma «To do list», pour voir ce
que je dois faire ensuite.»
Ça tombe bien, il reste à faire. Le dossier de l'école est
déminé, mais, vu la situation des finances cantonales, les
menaces d'économie sont toujours là. Comment la
conseillère d'Etat assume-t-elle l'idée, après avoir été
durant des années assistante à l'Université, d'être celle par
qui l'école devra maigrir? «C'est évidemment blessant mais,
vous savez, ça heurte tout le monde au Conseil d'Etat. Sur
ce sujet, on est unis. Je me dis simplement qu'il y a un
moment où ce pays devra dépasser le discours de cantine
qui dit que notre richesse est la matière grise.» L'ironie du
destin ne se contente pas de lui faire gérer les économies,
cette ex-fillette décrite par une de ses maîtresses comme ascolaire
est à la tête des 14'000 fonctionnaires de
l'enseignement. Une revanche? «Non, juste un joli clin
d'oeil.» L'autre jour, ses neveux ont demandé son métier à
leurs parents qui ont répondu: «C'est la cheffe de toutes les
maîtresses.» Les petits ont rajouté: «Aussi des concierges?»
«Non.» «Ah bon?! Bof!»
La rentrée scolaire vaudoise, c'est 80'000 enfants
dirigés... par quelqu'un qui n'en a aucun. Ça ne lui pose pas
de problème: «Je trouve même ça assez sain. L'école est un
tel lieu de passions. Quand on est parent, il est difficile d'en
avoir une analyse rationnelle.»
Dans une vie comme celle-là – «menu de base: 60 heures
de travail par semaine» – a-t-elle le temps d'être
amoureuse? «C'est difficile pas seulement à cause du temps
mais aussi de la disponibilité d'esprit.» Une place alors pour
d'autres rêves? «J'en suis encore à me dire: "Quand je serai
plus grande." Quand je serai plus grande, je referai le tour
du monde, je me mettrai au cheval, j'améliorerai mes
chronos à la course à pied.» Les yeux brillent. Retour de la
petite fille qui rêvait de devenir découvreuse de
mammouths. Pas toujours besoin d'attendre d'être plus
grands pour aimer les Vaudois...