Recrosio, pourquoi tu ris des larmes?
Il aime faire le pitre, exhiber des trophées, jouer à
l'enfant. Grand romantique devant l'éternel, Frédéric a,
en réalité, un rapport «pathologique» au passé.
TEXTE: LÉOPOLDINE GHOR
Il y a dix ans, Fred en avait dix-huit. Un peu comme
aujourd'hui, lorsqu'il se dit de 1984, «pour pouvoir être
inculte» et faire n'importe quoi. Car la jeunesse, Fred l'a
bien compris, excuse pas mal de bourdes. Mais il y a
mieux. Un domaine qui résiste au temps, un domaine
qui se travaille et où Recrosio excelle: la clownerie.
Depuis dix ans, donc, Frédéric fait le pitre et l'enfant. Il
attendrit, naïf, son auditoire, et se permet beaucoup, si
ce n'est à peu près tout. Fred est humoriste. «J'adore
faire rigoler. C'est comme de danser sous les
bombardements.»
Il est six heures et demie. Devant sa porte, on s'attend
à pénétrer l'antre d'un fou. Que nenni. A notre grande
surprise, voilà l'appart' d'un mec normal. Pas encore
adulte, plus vraiment ado. Contre les murs, des photos
de lui, de ses potes. Sur son bureau, des Saturne.
Frédéric est diplomate. Une des pages a été découpée
puis affichée. Celle où vit le poème de Baudelaire:
«Ange plein de gaîté, connaissez-vous l'angoisse?»
Pourquoi ce choix? Très vite, on le saura.
Où l'on apprend qu'il tuait
des gens le matin
«Tu veux voir mon check-up? C'est bien non?» En effet,
les résultats sont probants. Fred n'a pas le sida. «Je
pensais m'en faire un T-shirt pour aller draguer, t'en
penses quoi?» Autre trophée, sur l'étagère, la coupe
des garçons de café. «Moi je travaillais pas, me suis
inscrit pour rire. Fallait courir avec un plateau couvert
de bières. Facile. J'ai gagné. Ah ils étaient pas contents
les vrais travailleurs!» Cependant les lauriers s'arrêtent
là. Sous ses airs fanfarons, Fred n'est pas un vantard.
D'ailleurs c'est avec prudence qu'il nous relate le
succès de son dernier spectacle Rêver, grandir et
coincer des malheureuses (www.recrosio.ch). «A la cité,
on a eu neuf cents personnes trois soirs de suite. Les
gens y voyaient rien, mais ils restaient quand même.»
Avant d'en arriver là, Fred est né à Sion. Une maman
institutrice et un papa «qui s'occupe des habits». Il les
aime plus que tout. «Faut dire aussi ils étaient super. Ils
nous emmenaient voir les hélicoptères et quand je tuais
quelqu'un le matin, maman elle m'offrait un canapé
l'après-midi.» A l'époque, tuer quelqu'un consistait à
faire manger un chewing-gum sale à un camarade.
L'enfance, un paradis perdu? Soudain Fred se rend à luimême.
Il n'est plus clown, il est adulte. «J'ai un rapport
pathologique à mon passé. Ça sabote ma vie. Je l'ai
tellement rêvée quand j'étais petit qu'aujourd'hui je ne
connais que des déceptions. Mais rien n'est défini.
Seulement le rêve est mieux que la réalité, sinon on ne
rêverait pas.» Il ajoute: «Je suis un idolâtre. Ce que je
vise n'existe pas. Et ça me pose des problèmes pour
réussir au quotidien.» D'ailleurs «ça faut que je règle».
Où l'on apprend
que l'ange a chuté récemment
Le désarroi est vif. On le comprend, l'ange a chuté
récemment. «A 25 ans, j'ai subi un choc énorme. J'ai
écrit mon spectacle là-dessus. Avant, tout était
possible, à faire. Puis d'un coup t'as les deux pieds
dedans. T'es un décideur. Faut que t'aies des valeurs
alors tu prends ce qu'on t'a donné mais rien ne tient,
sauf la connivence affective, les parents, les amis.»
Fred aurait-t-il une solution? «Avant j'avais la tête
pleine de tiroirs. Ça donne un sentiment de justesse,
mais c'est tellement provisoire. Donc maintenant je n'ai
plus que des questions.»
La nôtre s'applique à son parcours. Une maturité, des
spectacles, de la radio et de la télé, un peu. Mais
surtout, une licence en sciences sociales. «Ça pousse à
identifier ce qui fait que le monde va mal. Tout d'un
coup le mal est politique! Moi qui croyais que le mal
était une vague de fond, et bien non, c'est le
capitalisme! Enfin bon, je suis vite retombé dans
Cioran.»
Pour ce qui est de sa vocation d'acteur, elle s'est faite
naturellement. «Petit, quand j'étais tout seul, j'écoutais
Pierre Perret. Je trouvais ça génial, alors j'ai voulu faire
pareil. Aujourd'hui je suis là où j'avais envie d'être. Je
suis mon propre chef. Je me réveille avec les yeux, pas
avec l'appareil.» Pourtant l'insatisfaction guette. «Je
vois toujours le mauvais côté des choses. C'est pénible
car ça fait de moi un râleur.» Et de surenchérir: «Je
comprends pas cette philosophie à deux balles selon
laquelle il faudrait profiter de l'instant présent. Ça veut
dire quoi? Ou alors oui, peut-être, dans le cinoche, le
sommeil et l'amour.» C'est-à-dire? «Je recherche
l'abandon. Quand le bruit s'arrête et qu'on se dit "là
c'est juste, là je suis bien". Au ciné, t'es seul, le
générique commence, tu souris et c'est parti.»
Où l'on apprend qu'il y a
des cookies dans le placard
Frédéric voudrait-il être hors de lui-même? «Non, au
contraire, pile dans moi, mais hors du fracas et de la
glu.» Pensif, il marque une pause. Puis il s'explique: «Le
gros problème reste de savoir ce qu'on veut. La
question est très présente entre 20 et 30 ans. Il faut
choisir, fermer des portes. Et moi je veux tout et son
contraire, ça dépend des minutes. Y a des trucs qui se
construisent. Or pour construire, faut décider, faut une
lumière qui reste. Et chez moi ça clignote.» Il nuance:
«Le vrai paradoxe, c'est que tous les trucs cons et
futiles, je les veux aussi. Les vacances, les bouffes
chères, les jolies vestes, même si ça marche cinq
minutes et qu'après tu perds la jolie veste.»
En ce qui concerne l'amour, Fred préfère se taire. C'est
récent, c'est dur et y a rien à y faire. «T'as faim? Tu
veux manger quelque chose?» Remplir le bec pour le
clouer, la solution semble adaptée. Dans ses placards,
des bonbons verts, acides et blancs. Au goût du fameux
temps d'avant. On se voit proposer trois sortes de
cookies: «Dis donc t'es une chanceuse toi, c'est pas
tous les jours comme ça.» Soit. Puis il reprend: «Le truc
le plus épatant, c'est que j'envie personne. Y a pas de
gens vraiment heureux.»
Mais d'où vient tant d'amertume? «J'ai l'impression
d'être un romantique au sens d'avoir perdu quelque
chose, mais pas forcément dans le passé. Je cultive la
nostalgie niaise par rapport à l'enfance. J'aime ça
esthétiquement. Je crois avoir été innocent, comme les
chiens.» Il ajoute: «Ce qui me fait bien rire, c'est l'adage
selon lequel faudrait pas avoir de regrets. C'est
tellement bien pensant. Moi j'ai des regrets, et alors?
J'en fais pas une montagne.»
Fred a des soucis. Une grande peur les génère. « Je suis
angoissé à l'idée que ça va pas être comme prévu. Que
je vais pas réussir cette vie. D'ailleurs même quand t'es
bien, t'as toujours peur de la chute.»
Où l'on apprend que dans le sexe,
il faut tout prendre
Quant aux filles, son épicentre, il en parle avec mesure.
«J'ai pour elles un mélange de curiosité et d'appétit.
Elles sont la clé de ma vie. Je suis tout le temps en train
de me dire "Ah là ça le fait, là ça le fait pas". Puis on
tombe amoureux et on s'en fout. J'ai aimé des filles
avec qui j'avais des incompatibilités énormes. Le
contraire aussi. Mais on n'a rien réussi, à part des
moments.»
Alors Fred, triste et las, prépare des nouilles sans gras,
même qu'on n'a pas faim et qu'on l'a dit cent fois. Pour
se venger, on l'attaque sur sa sexualité: «Il y a
quelques temps, à la TSR, ils passaient une émission
sur le sexe. Ils demandaient aux gens si c'était mieux
avec des sentiments. Et tout le monde répondait oui.
C'est d'une hypocrisie monstrueuse. On voudrait
tellement y croire! Il y a une véritable mythologie de
l'amour physique, alors qu'on peut avoir des
frottements physiques! Dans le sexe, y a pas d'échelle
de valeurs, faut tout prendre. Et puis l'amour, ce n'est
pas de la sexualité, c'est de la peau. Tu vois là, on dirait
que je dis un truc vrai, et pourtant, est-ce que j'y crois
vraiment?»
Fred se sent-il paumé? «Ça rassure les gens de le
penser.» Pourtant il en use? «Ça c'est sûr! Je mets en
avant la faille pour désamorcer la critique. C'est lâche.
Tu vois, c'est masculin. Enfin non, c'est lâche.»
Où l'on apprend
que tout le monde a raison
Toutes ses incertitudes, Frédéric les puise dans son
époque. Recrosio, un mec comme les autres? «Non, ou
plutôt oui. Je me plonge dans les contradictions des
gens ordinaires. On cherche tous la même chose. Etre
pas trop con. Devenir moins con. Pas trop envie de
mourir, envie d'être aimé et d'avoir à manger, c'est
tout. D'ailleurs je suis d'accord avec tout le monde.
Tout le monde a raison, tant que c'est sincère.»
Rêver, et être déçu. Espérer, et coincer des
malheureuses. Finalement grandir. Et? «Abandonner. Se
faire une raison. Accumuler des marques. La douleur
marque, le bonheur marque pas. Y a peu de nuances
dans le bonheur. Le bonheur ressemble à de l'euphorie.
Quand toute une conjonction de choses se passe bien.
Cette année, tout m'est tombé dessus
professionnellement. J'attendais ça depuis huit ans.
Mais j'ai eu un chagrin affectif énorme. Alors voilà.»
Fred, un homme. Un adulte, un enfant, toujours triste,
toujours drôle. Aujourd'hui, s'il joue, s'il avance, c'est
grâce à la vie «ce truc organique qui fait qu'on meurt
pas», à l'humour «la seule façon de battre le destin» et,
vous vous en doutiez, à l'amour. «Y a certaines
personnes qui m'aiment bien et putain c'est de la
balle.»