L'ÉDITORIAL

Le blues des rizières

ARIANE DAYER

Quinze kilos de riz, ça prend du temps à balayer. Un
jour, la paroisse Sainte-Thérèse à Lausanne a dû
ramasser quinze kilos de riz. Elle les a visiblement
pesés, et elle s'est dit que c'était trop de peine pour
le concierge. Qu'il fallait en finir avec ces absurdes
coutumes de mariage. L'état civil de Fribourg donne
aujourd'hui la même recommandation: le jeter du riz,
ça fait du chenit, ça met en danger les piétons, et ça
gaspille la nourriture. Faut arrêter.
Bouh, les vilains gaspilleurs! Nous jetons du riz en
l'air alors que des millions de gens affamés, à l'autre
bout de la planète, ouvrent les bouches vers le ciel en
attendant que quelque chose tombe dedans. En vain.
Que la honte tombe sur nous, que la culpabilité nous
broie, que la tristesse nous lamine, ne nous laissant
plus qu'un cantique expiatoire: le blues des rizières.
La folie épuratrice du politiquement correct n'aura
donc pas de limite? Doit-elle se mêler, aussi, du
mariage? On imagine le tableau de l'union
acceptable: une cérémonie oecuménique, menée par
un curé de couleur, traduite en langage des signes,
dans une église chauffée au bois, avec accès pour les
chaises roulantes. Sans fleurs, ni couronnes. Seul
cadeau autorisé: les chèques pour Terre des
hommes. Les mariés repartent à vélo, vers un repas
Slow Food arrosé (très peu) de vin bio, servi dans des
assiettes recyclables du WWF, suivi de café Max
Havelaar. Les restes du gâteau sont envoyés au Sud-
Soudan, avant que l'orchestre des quatre continents
joue en sourdine jusqu'à 22 heures. Voyage de noces
à Saint-Sulpice, wagon silence, côté non fumeurs.
Et puis non, c'est encore trop. Faut prendre le mal à
la racine, mettre le flirt en préventive, le coup de
foudre au cachot, interdire le mariage. Tous ces
sentiments éparpillés sur la planète, ça sort de
partout et ça ne produit rien, pas le plus petit filet
d'eau au Sahara, la moindre énergie éolienne au
Burkina-Faso. Quel épouvantable gaspillage! Tuons,
plutôt, l'amour.

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