LA UNE
Procès d'une mère infanticide
En novembre, elle sera jugée pour avoir tué son cadet et
essayé de supprimer ses trois autres enfants. Comment
Cathelyne en est-elle arrivée là?
TEXTE: ARIANE DAYER
COLLABORATION: FLORENCE PERRET
IMAGE: AMBROISE HÉRITIER
C'est l'histoire d'une maman qui adore ses enfants. Et qui
essaie de les tuer. Une histoire à ne pas croire, qui fait
sauter tous les repères, qui éventre le plus grand tabou: le
rôle protecteur de la mère. Une histoire d'ici, qui trouvera
son épilogue lors du procès valaisan de ce 8 novembre.
Cathelyne, la «femme de Chamoson» comme on l'appelle,
devra répondre du meurtre de son plus jeune fils de 5 ans,
et de tentatives pour supprimer ses trois autres enfants. Se
déroulera, à nouveau, le film hallucinant de ce vendredi de
septembre 2002, où elle noie son fils dans la baignoire,
tente de jeter deux enfants du Pont de Riddes, puis fonce en
voiture contre une station service de Bex, avec celui qui a
résisté et le dernier.
Comment en est-elle arrivée là? Qui est-elle? Il n'est pas
certain que le procès donne de réponse précise, tant ceux
qui ont essayé de comprendre jusqu'ici expriment de
désarroi, même du côté judiciaire: «On peut raconter sa vie,
les derniers mois, la journée des faits, mais le déclic final, je
ne le saisis pas.» Seule probabilité: la justice va sortir
l'artillerie lourde. Le Ministère public a, en effet, requalifié le
meurtre en assassinat (dix ans de prison minimum), la
seconde expertise psychiatrique a été refusée, et les débats
se dérouleront probablement à huis clos. Cette habitante de
Chamoson craint dès lors que le procès se contente de
camper «un monstre»: «Ce serait trop simple, caricatural. Je
peux vous assurer c'est que c'était une bonne mère.»
Il faut dire que Cathelyne ne semble pas taillée pour se
défendre. Elle ne l'a jamais été. On la décrit timide,
réservée, fermée, «perdue et naïve», dépendante, sans
discours structuré sur ce qu'elle a fait. Pas de quoi toucher
les juges. «Une ado dans le corps d'une femme de 40 ans»,
diront certains. «J'ai mis trois ans pour dépasser les
conversations sur le temps ou d'autres banalités», raconte
sa seule confidente, Nathalie Bovier. L'unique expertise
psychiatrique autorisée conclut à la froideur, l'absence de
«collaboration» du sujet devant l'éventualité d'un
traitement. Il y a bien une seconde analyse, mandatée par
l'avocat de l'accusée, qui conclut à un «état de détresse lié
à l'état dépressif et lié à un sentiment pathologique de
solitude» entraînant une diminution de la responsabilité.
Mais ce psychiatre-là, qui assure qu'une thérapie est
possible, ne pourra être entendu qu'au titre de témoin. Le
meurtre passionnel sera difficile à plaider puisque les faits se
déroulent sur plusieurs heures. Le fait que l'accusée ait
laissé une lettre pourrait être utilisé comme signe de
préméditation. Son avocat, Jean-Luc Addor, garde espoir:
«C'est juste une lettre d'amour, de désespoir. Elle était dans
un désarroi profond. Croit-on que la garder en prison
apporte quelque chose à la société?»
Une longue
descente
Désespoir, le mot est lancé et il colle parfaitement au destin
de Cathelyne, une longue descente en désespoir. Enfant,
elle était, selon sa mère, qui parle depuis la Belgique,
«joyeuse, serviable, courageuse, protectrice envers ses
frères et soeurs». A 18 ans, elle tombe amoureuse de
Bernard, son futur mari. Raide dingue. Un amant, un maître,
un «gourou», disent certains, «une passion dévorante avec
un peu de crainte». Sa mère résume: «Il était son Dieu toutpuissant
et elle ne vivait que pour lui.» Elle renonce à
terminer ses études d'infirmière, quitte sa Belgique natale,
sa famille, pour en créer une autre. Une maison, trois puis
quatre enfants, des chiens, pas une minute à elle. «Je n'ai
jamais réussi à la traîner au restaurant ou à la piscine avec
moi, se souvient Nathalie Bovier, elle ne vivait que pour sa
famille. Le foot, la nage, la patinoire, le bricolage, elle faisait
tout avec les enfants.» Elle épaule son mari et investit sa
fortune personnelle dans toutes ses aventures
professionnelles. Il y en a beaucoup. Affaires bancaires,
immobilières, agences de voyage, ou même le concept
pharaonique et illusoire de l'université internationale de
Martigny. La plupart du temps, les projets avortent, l'argent
est perdu. Pas son amour. Elle continue à y croire,
simplement, petit à petit quelque chose s'efface en elle, les
mots, les rires, une lumière. Jean-Philippe Chevalley, un ami
de la famille, confirme: «J'ai vu la flamme de Cathy
s'éteindre petit à petit, elle s'épuisait.» Sa mère confirme:
«Elle est devenue taiseuse.» Le clan se resserre, sans ami
véritable. «C'était plus qu'un comportement familial, disent
des gens de Chamoson, presque quelque chose de
sectaire.» La plupart du temps, elle dit ne pas avoir le temps
de rejoindre sa mère belge en semaine de ski, à quelques
kilomètres de là, trop de boulot. Celle-ci ne comprend que
trop tard: «Elle était conduite à une dépression de plus en
plus grande qu'elle parvenait à nous cacher pour ne pas
nous faire de peine.»
Cathelyne ne conduit que pour véhiculer les enfants,
Martigny ou Sion, jamais plus loin. Son mari travaille de plus
en plus tard, il n'aime pas qu'elle sorte, la solitude croît. De
toute façon, à Chamoson, on ne se mêle pas des affaires des
autres. Sa mère cite une phrase d'André Gide: «Il faut se
méfier des familles closes et recluses qui enferment dans
leur chantage et leur peur du dehors les enfants appelés à
vivre leur destin.»
Le dernier
été
De déconfitures en déconvenues, Bernard tente autre
chose: lancer une affaire au Viêt-nam. Il dit préparer le
terrain pour emmener, un jour, la famille là-bas. Les deux
dernières années, il est presque toujours absent. Devenu,
pour le village, «l'homme invisible». Cathelyne veut y croire,
mais la cellule close de la famille a quelque chose de fêlé.
Plus rien pour la rassurer. Quelques jours de présence de
Bernard, des coups de fil, des sms, ça ne lui suffit pas.
Commencent les soucis d'argent, elle prend un emploi à
temps partiel dans un home de la région, à peine casable
dans son organisation. Le travail, le ménage, les repas,
l'école, le bus,... Elle a mis le chien à la SPA, mais ne s'en
sort pas. Nathalie Bovier est là, mais ses enfants à elle
tombent malades, elle lui passe le numéro de téléphone
d'une organisation qui pourra lui donner un coup de main:
«Elle n'a jamais appelé, j'aurais dû m'en douter.»
Tout blesse Cathelyne, tout l'entame. Régler le four,
rebrancher la TV devient une épreuve. Son mari veut garder
le petit dernier plus longtemps avec lui, au Viêt-nam, elle
comprend mal. Elle se ferme de plus en plus, adopte des
comportements bizarres: ceux qui l'aiment diront qu'elle ne
vole que de la nourriture pour ses enfants, les autres parlent
de cleptomanie. «Je voyais qu'elle n'allait pas bien, dit
Nathalie, dont le fils a le même âge que le cadet de
Cathelyne. «J'y allais souvent pendant la journée, j'avais
surtout peur qu'elle se suicide. Je pensais qu'on ne risquait
rien à partir de 16 heures, quand les enfants étaient de
retour, je ne pouvais pas imaginer.»
Cet été-là est en pente raide. Cathelyne tente de réaliser un
rêve, des vacances en famille. Elle réserve deux semaines
dans un club au sud de la France. Bernard refuse finalement
d'y aller. Elle demande à sa mère, à Nathalie de
l'accompagner, aucune ne peut l'improviser. Elle n'ira pas
seule. Elle reste. Jusqu'à ce vendredi effarant. Le matin, elle
a son mari au téléphone, que se disent-ils exactement? En
tout cas, ça ne se passe pas trop bien. L'après-midi, vers 16
heures, elle noie le petit. Nathalie Bovier l'appelle quelques
minutes plus tard, la trouve bizarre, mais ne se doute
évidemment pas de ce qui se passe: «Elle avait l'air comme
droguée. Elle me répétait: "L'important, c'est ce qu'on a
autour de nous, c'est le bonheur. Prends soin de tes enfants,
prends soin de tes enfants." Quand les plus grands
reviennent de l'école, Cathelyne leur dit que le cadet est
chez Nathalie. Plus tard, elle leur propose de partir faire un
jeu.
La part
de mystère
Le passage à l'acte final gardera toujours une part de
mystère pour les proches. La solitude, la conviction de ne
plus avoir de recours. Partir pour être délivrée, mais sans
abandonner les enfants à leur sort. Pour Jean-Philippe
Chevalley:«Elle ne voyait pas à qui les laisser.» «Jusqu'où
conduit un tel "mal-être"? se demande sa mère, nous ne
sommes pas médecins, nous ne l'expliquons pas. Une
dépression poussée à un point extrême conduit à une
certaine sénilité mentale: on agit comme si on n'était plus
soi-même.» Certains sont plus précis: «C'est sa main à elle
qui a frappé, mais guidée par qui?»
L'avocat de Bernard, Marcel-Henri Gard repousse toute
notion de coresponsabilité de son client: «Vous allez encore
alimenter la rumeur qui essaie de faire croire qu'il a quelque
chose à voir là-dedans, c'est faux. Au moment des faits, il
était à l'étranger.» C'est parce que cette idée est née assez
rapidement après le drame que Bernard l'a contacté pour le
défendre: «Si on cherche chez lui la raison de cette affaire,
on se trompe. Après plusieurs années de mariage, une
distance se crée, une instabilité. Si toutes les femmes à qui
cela arrive en venaient à de telles extrémités, où irait-on?» Il
admet: «Mon client n'est pas parfait, il ne s'est pas fait
aimer. Il peut apparaître comme arrogant. Mais il ne pouvait
pas savoir ce qu'allait provoquer son éloignement.»
Aujourd'hui Bernard est au Viêt-nam, comme le confirme son
avocat: «Professionnellement, il est grillé ici. Il cherche à
faire une vie là-bas, pour pouvoir bientôt y emmener sa
famille.» Les enfants sont à Chamoson, gardés par les
parents de Bernard, qui les protègent jalousement. Le
grand-père n'aime pas les journalistes: «Je n'ai rien à dire, je
refuse de vous parler.» «Ce qui pèse le plus à ma cliente,
c'est l'absence de contact avec les enfants», assure Jean-
Luc Addor.
L'étrangeté du destin de Cathelyne ne s'arrête pas à ce jour
de septembre 2002. Paradoxalement, c'est en prison qu'elle
retrouvera un peu de calme, d'air. Au début, «elle avait peur
de tout», puis, elle s'inscrit dans le rythme, travaux,
réfectoire, sport. Juste obéir, pas prendre en mains, pas
décider, pas tout porter: l'enfermement, ça peut aussi offrir
une trêve. En tout cas un moment. Sa mère témoigne: «Elle
se reconstruit peu à peu, mais elle n'est pas véritablement
soignée. Elle redevient lentement la jeune fille sympathique
qu'elle était avant son mariage.» Croire que les barreaux
puissent être apaisants? «De toute façon, dit un proche, elle
a toujours été coupée du monde, elle a toujours été en
prison.»