Marc Roger, ils t'ont condamné
TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN
Marc Roger, mon anathème, ma confession, ma pénitence, le sais-tu?
Ils t'ont déjà condamné. Ils ne le diront pas bien sûr: à Genève, ces
choses-là ne se disent pas comme ça; ils chuchoteront seulement sur
ton passage ou tourneront un peu la tête, ou éviteront de croiser tes
yeux. Ils souriront à chaque défaite du Servette, ils ont déjà beaucoup
souri.
Ils seront sans pitié parce qu'à leurs yeux, tu es un intrus. Ils t'useront,
te fatigueront, te blesseront et, finalement, ils te chasseront comme
pour justifier ce qu'ils voulaient prouver sans le dire depuis le début:
«On ne peut pas compter sur un type comme ça» et c'est peut-être vrai,
mais c'est ici hors de propos.
Le propos en fait est plus anachronique, moins vertueux, plus grinçant:
ils sont protestants, Marc; et tu ne l'es pas. Ça paraît bizarre, hein? Tu
ne me crois pas? Je te jure que c'est ça. La Genève protestante permet
de capitaliser l'argent et de le cacher ou de le révéler dans un luxe très
discret et toi, ton fric, tu le dépenses dans un tintamarre digne de la
caravane du Tour de France; la Genève protestante aime bien avoir des
amis, mais elle n'aime pas qu'ils soient trop voyants ou, s'ils le sont,
elle préfère taire leur amitié et toi, ton pote Karembeu, tu le rameutes
un peu vieillissant avec son épouse un peu ravissante; la Genève
protestante bâillonne à grand-peine son orgueil ou se contente d'être,
sans le dire, très consciente de sa valeur et toi, impénitent coq gaulois,
tu claironnes ton autosatisfaction à longueur de pelouse et tant pis pour
l'orgueil
C'est ainsi et tu n'es pas comme ça, Marc. A Genève, on envoie
facilement son gouvernement réfléchir à Funchal quand les autres
cogitent à Gland ou à Konolfingen et cela tu le ferais sans doute aussi.
Mais à Genève, on finit par payer le voyage de sa poche, juste pour
qu'on arrête de dire qu'on se l'est fait offrir par le contribuable. Tu
n'aurais pas ces hontes-là, toi, tu assumerais la démesure et tant pis
pour le qu'en-dira-t-on, voilà tout. En réalité, je ne crois pas que tu sois
beaucoup mieux que cette Genève-là, Marc, mais ce n'est pas ici le
propos. Le propos, c'est que tu n'es pas comme eux et pour ça, les
Genevois, huguenots raidis sur leurs ergots, t'ont déjà condamné.
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