HISTOIRES DE L'ART
Bécassine et le souverain poncif
Lieux communs, clichés et banalités au programme de «Classe
Eco». Quand la TSR parle d’école, elle joue au cancre.
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
Classe Eco est l’émission du lundi soir sur la TSR où l’on parle
d’économie avec élégance, simplicité et humour. Sous les
lambris verdâtres, les présentateurs sont joliment sapés. Avec
son look Armani, Dominique Huppi est presque jeune. Sous sa
coiffure à la garçonne, Béatrice Jéquier est presque séduisante.
L’invité du 20 septembre était Agostino Soldini, secrétaire central
du Syndicat des services publics. Bonne pioche, les
fonctionnaires se mobilisaient le lendemain pour protester contre
les plans d’austérité que leur promettent les exécutifs cantonaux
et fédéraux pour l’année prochaine. Depuis bientôt 15 ans que
les monomanes de la dette s’évertuent à démanteler la poste,
l’enseignement, les hôpitaux, l’église, la police, les eaux et
forêts, les transports, la voirie, l’armée, le tourisme et j’en oublie,
on était en droit d’espérer de Classe Eco un peu de hauteur et
d’honnêteté, à défaut d’un vocable aujourd’hui irrémédiablement
imprononçable et tabou, l’objectivité. Laquelle n’est au fond rien
d’autre que la capacité à poser un problème et à l’analyser
autrement qu’avec ses tripes et son vécu.
Hélas, plus proche de Fogiel que de Descartes, Béatrice Jéquier a
lourdement sombré dans les poncifs et dans son passé de
potache. «Les enseignants sont des planqués, n’est-ce pas?» «Il
y a de mauvais professeurs impossibles à licencier, hein?» «On a
tous le souvenir d’un maître ennuyeux qui recrachait toujours le
même cours, non?» «Les instituteurs sont bien assez payés, pas
vrai?» Condamné au démenti méthodique, Agostino Soldini fut
mécanique et, bien malgré lui, fatigant. Inauguré il y a longtemps
par Laurent Baffie, ce type d’interview malhonnête ridiculise en
effet l’interlocuteur et magnifie l’ego du journaliste.
En 1926, Otto Dix, le grand maître de la Neue Sachlichkeit avait
peint le Portrait de la journaliste Sylvia von Harden. Au
lendemain de la Grande Guerre, dans une Allemagne humiliée
qui aspirait, sous la République de Weimar, à un peu de dignité,
Sylvia von Harden incarnait la nouvelle intelligentsia berlinoise,
parée des attributs de la femme émancipée des années 20:
coiffure à la garçonne, monocle, maquillage outrancier,
cigarettes et boissons sophistiquées. «D’une beauté unique dans
sa laideur», écrit le peintre, elle en agaçait plus d’un, par sa
«propension à parler d’abord d’elle-même et à circonscrire le
monde entier à l’intérieur de son monocle, cet attribut
dédaigneux qui décline à tous ses interlocuteurs le même refrain
hautain: vous êtes un importun.» Avec cette netteté clinique,
glaciale et inquiétante qui fera sa gloire, Otto Dix a isolé la
journaliste dans une absence de décor. Incapable de voir le
monde, les jambes fermées à double tour, le corps protégé par
deux mains arachnéennes, la bouche canine et méprisante, elle
exhale son ego comme on expire une bouffée de cigarette.
Béatrice Jéquier ferait bien d’y songer. A force d’ignorer les
autres et de parler d’elle-même, il va lui pousser un monocle.