Dis Marc, c'est qui Roger?
Marc Roger a sauvé le Servette FC de la faillite, mais pas du ridicule:
le club genevois occupe la dernière place du classement. Pourquoi
être venu se mettre dans un pétrin pareil?
TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN
C'est l'histoire d'un mec qui a choisi Servette pour assouvir sa passion
du football. Forcément, c'était mal barré. A-t-on déjà senti Genève
s'enflammer pour son équipe locale? De mémoire de trentenaire,
jamais. Mais, bon. C'est un mec qui voulait avoir son club à lui,
«suivre son équipe», «vibrer», «gagner des matchs». Alors quand il a
pu se l'acheter son club, il l'a fait. Aussi simple que ça. Tandis que la
Genève médisante susurrait des rumeurs de refuge fiscal dans le dos
de ce nouveau patron à l'accent méridional, chaînette en or et poils
de torse qui dépassent... «Disons qu'entre 45% d'impôts en France et
35% en Suisse, ça ne fait pas une grande différence. Et il ne faudrait
pas oublier que la vie en Suisse est beaucoup plus chère. Non, au
départ je n'avais pas grand chose à gagner à vivre en Suisse. L'un de
mes associés m'a proposé de venir m'installer ici pour des raisons
géographiques et ma femme avait pas mal d'amis à Lausanne.»
Avec une ambition grosse comme ça, Marc s'est dit qu'il conduirait
Servette à la gloire: «Ça devait être un beau challenge. Cette saison,
les trois premiers matchs, on les gagnait. Ensuite on jouait Bâle
comme on l'a fait et, avec la chance de notre côté, on gagnait le
match. On aurait plein de partenaires qui nous auraient rejoint et on
parlerait, je pense, au niveau mondial de Servette.» Oui, il dit bien
«au niveau mondial». Et il ajoute même que «Pelé serait déjà là». La
plus grande légende vivante du football, il la voyait bien occuper la
présidence du club. Tout bonnement. Et pourquoi pas Maradona à la
préparation physique?
Évidemment, au vu des résultats, pour Pelé, c'est râpé. «Je ne vais
quand même pas le mettre dans cette galère! Déjà, Servette, c'est un
club suisse et en plus il est dernier du classement! Je ne veux pas
qu'il se ridiculise à cause de moi!» Si Marc Roger avait l'accent
parisien, ça ferait de lui le plus grand prétentieux de la place. Mais
Marc Roger parle avec du soleil dans la voix et cela change tout.
Rond, vivant, engagé et terriblement sympathique. Voilà ce que son
accent du sud apporte au personnage.
L'homme et ses joueurs
Qui est l'homme derrière ce personnage? Il vient d'Alès, capitale des
Cévennes, et déjà petit, il voyait grand: «Quand vous commencez le
football à 5 ans, vous rêvez de gagner la coupe du monde.» Comme
beaucoup pourtant, il arrête le foot à 20 ans. Et travaille dans
l'entreprise de papa qui fait de la gestion de patrimoine. «Et puis des
copains joueurs ont voulu que je m'occupe d'eux. Leur trouver une
maison par exemple. D'abord un, puis deux. Et c'est comme ça que je
suis devenu agent.» A l'époque, agent de joueur ça ne veux pas dire
grand chose. Mais Marc, lui, sait exactement en quoi consiste son
engagement: «Avec mes joueurs, j'étais hyper disponible. Je faisais la
nounou, le psy, tout ce que vous voulez. Quand elles ne savaient pas
où étaient leurs maris, c'est moi que les femmes de joueurs
appelaient. Je m'occupais de tout.» Marc a trouvé sa voie. «J'aime
discuter, alors forcément ça me plaisait. Je comprenais les
inquiétudes de chacun. Aussi bien celles des joueurs que celles de
leur entourage. Et comme je respecte les joueurs, j'étais content de
pouvoir m'occuper d'eux.»
Plus maternel que paternaliste, Marc Roger ne cesse, aujourd'hui
encore, d'entretenir une relation avant tout affective avec ses
joueurs. Quand il est fâché parce qu'ils ont lamentablement perdu
contre Schaffouse, il se sent «blessé». Profondément. «Peut-être
qu'on a été trop gentil. Peut-être qu'on a trop donné. Je me sens
trahi, voilà. Je suis déçu par certains, sur le plan humain. Et quand je
verrai les joueurs lundi, je leur dirai ça: "Les gars, vous m'avez trahi!»
Et quand il recrute, le vent en poupe, porté par ce rêve presque
indécent d'un Servette en ligue des champions, il veut offrir à ses
joueurs ce qu'il y a de mieux. Pour leur bien. «J'ai dit aux joueurs
"Moi, je vais vous aider. Parce que vos agents, ils ne sont pas
forcément bons. Moi, j'ai des contacts. Je connais Wenger, je connais
Ferguson (respectivement les entraîneurs d'Arsenal et de Manchester
United, ndlr), je peux les appeler. Si vous jouez bien, ils viendront
vous voir.»
Marc Roger aimerait bien continuer à materner de près ses joueurs,
mais «impossible, je n'ai plus le temps». Car il faut bien admettre que
les choses ne se passent pas tout à fait comme prévu pour le sauveur
du club genevois depuis son arrivée au mois de février. L'idée de
départ était quand même de «se faire plaisir»... «Pour moi, reprendre
le Servette, c'était l'occasion de calmer le jeu, de mieux profiter de
ma famille, de mes enfants, plutôt que d'être toujours sur la route. Et
puis de continuer à vivre ma passion du foot. L'idée d'un club me
passionnait parce qu'on vit les matchs différemment quand on est
derrière une équipe.»
«Agent de joueur, c'est un métier pour célibataire. On voyage tout le
temps et il faut être disponible à 100% pour les joueurs.» Après vingt
ans de pratique, dix-huit ans de mariage et les naissances de deux
enfants (6 et 3 ans), le moment était venu de penser à une
reconversion. Quitter le milieu du foot est encore impensable. Sa
passion trop vive et les rêves trop à portée de main. Marc Roger,
l'agent, a fait des plus grands joueurs français ses amis. Laurent
Blanc, Zidane, Makalele... Forcément, l'idée de créer une «dream
team» est tentante. Ça aurait pu être le «PSG ou St-Etienne», mais
Marc ne veut pas quitter la Suisse. Il habite Rolle depuis quatre ans
déjà et sa «femme Nathalie et les enfants sont bien installés.» «Cela
faisait quelques années que j'allais voir Servette jouer. Il y a 3 ans
déjà, on a voulu reprendre le club. Olivier Mauss (l'un des actionnaires
minoritaires du club, ndlr) m'a beaucoup soutenu. "Ne t'en fais pas,
ça va venir", il me disait. Il a toujours été derrière moi. Et puis un jour,
ils n'ont plus eu le choix, il n'y avait pas d'autres repreneurs.»
Désillusions et autres tuiles
Seulement, gérer le Servette FC et le stade de Genève, c'est comme
avoir à redresser les finances du canton. Moins facile qu'il n'y paraît
aux premiers abords. Marc Roger commence ses journées à 7h30 du
matin «et ça peut aller jusqu'à 23h00. La pizzeria d'à côté peut en
témoigner!» Du coup, côté famille, «c'est pire qu'avant! Pour la
première fois en six ans, cet été, je ne suis pas parti en vacances
avec mes enfants.» Pire encore: «Pour la première fois de ma vie, il
m'arrive le soir de me dire: "Je n'ai pas acheté L'Equipe aujourd'hui."
Avant, ça, c'était impensable.»
Côté foot, malgré un investissement financier conséquent – le
renouvellement complet de l'équipe –, le Servette FC continue à
désoler les supporters qui restent et à fermer la marche du
classement. Le championnat suisse, aussi modeste soit-il, n'aurait-il
pas été sous-estimé? «Peut-être par les joueurs... Mais je pense
surtout qu'ils n'ont pas compris qu'il fallait mouiller leur chemise pour
y arriver. Même un Zidane, s'il n'y croit pas, ça ne marche pas!»
Quant à l'exploitation du stade, «il y a de gros problèmes qu'on nous
avait cachés. Ce stade a été mal conçu notamment au niveau de la
sécurité.» Pourtant aujourd'hui, c'est bien à lui que vont les reproches
du conseil d'Etat de Genève non? «Vous savez, le Conseil d'Etat, ce
n'est pas à l'unanimité qu'il parle. Ce ne sont que un ou deux. On a
toujours répondu à leurs questions, on les a invités aux matchs...»
Marc Roger aime discuter certes. Mais de football. Pour le reste, il
préfère déléguer. «Aujourd'hui on a pris un grand avocat de la place
qui connaît parfaitement le droit suisse. C'est Maître Warluzel. Je
pense que ça les effraie un peu...» Sourire. «Donc maintenant c'est lui
qui s'occupe de ça.» Et puis Marc Roger n'est pas dupe. Il sait bien
qu'à Genève,l'étranger doit faire ses preuves: «J'ai un franc parler. Je
sais que ça dénote un peu avec la région. Que ce n'est pas toujours
apprécié. On ne me l'a pas reproché directement, mais j'ai eu des
échos...»
Entre rêve et mégalomanie
Malgré les désillusions, Marc Roger «y croit encore». C'est une
faculté assez exceptionnelle chez cet homme là. Il ne lâche pas un
rêve. Si l'aventure Servette capotait définitivement, s'il fallait mettre
la clé sous la porte, le football, il le sait, «ce serait fini.» «Je ferais tout
autre chose. Parce que ce serait une trop grosse déception. Humaine
surtout.» Il ne le dit pas, mais on le devine: avoir à faire le deuil du
football serait l'échec d'une vie. Alors vaut mieux continuer à y croire
encore. Jusqu'au bout.
L'ambition, Marc Roger, la revendique. «Ici, c'est clair, quand on
affiche ses ambitions, on est mal perçu. Mais oui, j'en ai.» Elles sont le
moteur du rêve. Les une ne vont pas sans l'autre. D'ailleurs, il n'y a
pas une ambition, chez Marc Roger, qui ne porte pas le nom d'une
star. Pelé, président, Makalele, investisseur... «Parce que les gens
important, on sait les faire venir, on a des relations, explique-t-il. On
serait premier ou deuxième, Ronaldo serait déjà venu.» Non, quand
même... Là, ça dépasse l'entendement! Ronaldo pourrait jouer au
Servette?! Marc respire profondément et poursuit avec pédagogie:
«Non... On est conscient quand même! Il serait venu voir des
matchs.»
Qu'est ce qui sauve Marc Roger de la mégalomanie? Un simple détail
peut-être. Celui de ne pas dire «je», mais «nous». Celui d'inclure les
autres dans l'aventure. De ne pas faire cavalier seul au nom de sa
gloire personnelle. Même si ça ne transparaît pas encore sur le
terrain, Marc, c'est certain, joue collectif. Et, paradoxalement, à force
de balancer des noms de stars à gauche à droite avec ce tel naturel,
Marc Roger se révèle plus que communicatif. Carrément accessible.
Ou peut-être, ce qui le sauve, c'est qu'il aime discuter, tout
simplement.