S'il faut admirer la Japonaise – et il le faut –
c'est parce qu'elle ne se suicide pas. (...)
De sa part, rester en vie est un acte de
résistance d'un courage aussi désintéressé
que sublime.
Amélie Nothomb, Stupeur et tremblements. |
Amélie Nothomb et le Masako Blues
La princesse a renoncé à tout par amour. Mais elle déprime. Pour
Amélie Nothomb, c'est clair: «Il faut soutenir Masako!»
TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN
Amélie Nothomb, la spécialiste du Japon, ne connaît pas
«personnellement» la princesse Masako. «Et vous?», ajoute-t-elle le
plus naturellement du monde. Instant suspendu dans une petite
alvéole vitrée où nous reçoit cette surdouée de la littérature, campée
au milieu d'hallucinantes piles de courrier. «En revanche, j'ai eu la
chance de rencontrer le prince Naruhito, reprend-elle. Il devait avoir
29 ans. C'était un homme sympathique, il avait l'air farceur. J'avais
fait le pari de le demander en mariage. "Est-il concevable, Excellence,
que le futur empereur ait une femme occidentale?" Il m'a répondu
que non.»
Nahurito a préféré Masako. Une Japonaise, naguère promise à une
grande carrière diplomatique, aujourd'hui sérieusement déprimée. La
future impératrice du Japon se meurt en effet de n'être que l'objet
d'un protocole. «Le protocole le plus sévère qui soit au monde,
prévient l'auteur de Stupeur et tremblements. Il ne laisse absolument
aucune liberté. Même pas celle de choisir ses vêtements le matin au
réveil!»
Amélie Nothomb peut-elle expliquer le mystère de la princesse
Masako? «Je ne peux pas me mettre dans sa tête. Ce serait
inconvenant», répond-elle avec retenue et civilité. Nous dire alors ce
qu'elle fait de ses journées? Nous raconter dans quels retranchements
son mal la pousse? Masako, une Stéphanie hommes-nivore, une Diana
boulimique? «Je n'imagine pas cela un instant. J'imagine qu'elle
continue ses activités, qu'elle fait de la peinture et de l'ikebana.
L'ikebana est d'ailleurs une très bonne technique pour ne pas sombrer
complètement.» Le ton posé contraste avec notre frénétique
curiosité... Nouvelle tentative. Pourquoi Masako a-t-elle compromis un
avenir international pour s'enfermer dans un palais doré et croupir
d'ennui? «Je n'exclus pas un vrai mariage d'amour entre Naruhito et
Masako», tente Amélie-san. Voilà une bonne parole qui nous rassure!
Nous, petites filles de Cendrillon, qui pleurons le sort d'une princesse
en dépression. Alors, s'il l'aime, le prince peut sauver Masako et la
faire accéder au bonheur, a-t-on envie de crier dans une pathétique
personnification.
Bonheur. Le mot est lâché. Et nous piège dans notre ethnocentrisme.
Celle qui a révélé le Japon à des millions de lecteurs occidentaux
explique: «Dans le monde entier, il existe une idée du bonheur dont
découle l'individualisme. Dans le monde entier, il faut se concevoir en
tant qu'individu pour rêver d'accéder au bonheur. Sauf au Japon. Les
Japonais ne vivent pas dans l'idée du bonheur. Ils vivent pour
l'honneur du groupe. Ils vivent pour être un symbole.» A la confusion
qui doit certainement se lire dans notre regard, Amélie répond: «Ce
n'est pas parce qu'on ne croit pas au bonheur qu'il n'y a pas d'amour.
Au contraire, il y a beaucoup d'amour au Japon.»
Le mystère de Masako ne se résout donc pas dans notre fantasme de
la femme en quête du bonheur personnel. «Masako ne se pose pas la
question de savoir si elle est heureuse ou pas.» Malade ou bien
portante, elle est avant tout et pour toujours la future impératrice du
Japon. «Masako est devenue princesse en connaissance de cause. Elle
savait pertinemment qu'elle devenait un symbole. Mais on a beau
savoir, tant qu'on n'a pas vécu...» C'est pourquoi, Amélie l'affirme
sans détour: «Il faut admirer Masako!» Et l'auteur n'a de cesse de
s'émerveiller de cette civilisation que symbolise la princesse: «Le
Japon est un pays cornélien et la princesse Masako, une grande
héroïne cornélienne. Ces héroïnes-là n'ont jamais l'air de penser au
bonheur. Elles vivent pour la gloire, pour l'honneur. Qu'y a-t-il de plus
admirable au monde que des gens capables de vivre pour l'honneur?»
Une telle admiration n'autorise pas l'introspection psychologique du
symbole Masako. «D'ailleurs, je n'aime pas cette exigence de
transparence. A croire qu'aujourd'hui, on devrait tout dire! Le Japon
est un pays qui sait respecter les opacités.»
Masako peut-elle faire bouger la société nipponne? «A chaque fois que
j'y retourne, ça n'a pas bougé de 10 cm! La technologie, oui. Mais les
moeurs, non.» Pourtant, Amélie Nothomb veut bien le concéder:
«Masako fait plier quelque chose. Le poids de la tradition.»
L'intervention publique du prince Naruhito en faveur de Masako
l'illustre bien. «Révolutionnaire!», estime-t-elle. «C'est énorme ce qu'il
a fait. On ne peut pas se rendre compte à quel point.» Et puis, il y a le
fait qu'à bientôt 41 ans, le corps de Masako se refuse toujours à
produire un mâle, seul héritier possible au trône. Comme d'ailleurs
chacune des princesses de la plus ancienne dynastie du monde! «On
pourrait faire une interprétation psychogénétique, propose l'écrivain.
Il paraît qu'inconsciemment, on choisit le sexe de son enfant. Il y
aurait donc une révolte intérieure chez Masako. Et elles font peut-être
toutes des filles pour que ça change enfin!»
Amélie Nothomb vient de publier
Biographie de la faim chez Albin Michel. |