Le petit mensonge illustré
George Bush ment comme il respire. C'est-à-dire mal. S'il veut gagner sa guerre, il doit soigner son aplomb. Mode d'emploi.
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
Le mensonge serait-il la nouvelle arme de destruction massive? C'est la question posée récemment par Le Nouvel Obs qui en a méticuleusement inventorié l'usage dans les domaines économique, politique, médiatique, sportif et people. De Jean-Marie Messier, assurant ses actionnaires de la viabilité de Vivendi, à Bill Clinton niant avoir eu des relations sexuelles avec Monica Lewinsky. De Richard Virenque qui se demande s'il n'a pas été dopé à son insu, à Patrick Le Lay promettant que TF1 fera «obstacle à l'intrusion en France de la télé poubelle», tout le monde semble abuser de la tangente mystificatrice. Pour corroborer ce sentiment général, le New York Times vient de fournir la preuve que George Bush avait menti à propos des armes de destruction massive en Irak. Les fameux tubes que Saddam Hussein cherchait à se procurer et qui furent interceptés en juin 2001, avant d'être exhibés à l'ONU par Colin Powell en 2003, sont en effet rigoureusement incompatibles avec la production de centrifugeuses nécessaires à l'enrichissement de l'uranium.
Etrangement cependant, le mensonge n'affaiblit ni ne discrédite celui qui le profère. Virenque fut adulé durant l'affaire Festina, Bush perd sa guerre en Irak, mais conserve ses chances d'être réélu à la Maison Blanche , TF1 reste leader en France et Clinton a toujours la cote auprès des Américains. L'éthologue à la mode Boris Cyrulnik , qui voit dans le mensonge «la virtuosité intellectuelle par excellence», le réhabilite en invoquant même un «devoir de mentir». Quand je mens, «je reconnais l'importance d'autrui, je le respecte, je fais preuve d'empathie, je ne veux pas lui faire de mal, je le prépare tout doucement à la vérité quand il faudra la lui dire. Il n'y a en effet que les pervers ou les psychotiques qui ne mentent pas parce qu'ils ignorent ou méprisent l'autre».
C'est peut-être ainsi qu'il nous faut redécouvrir l'une des plus célèbres allégories de la tromperie, une œuvre du Suisse Félix Vallotton. Dans Le mensonge , un bois gravé de 1897, deux amants sont enlacés, les yeux fermés, le visage de la femme fondu dans celui de l'homme, les jambes sensuellement mêlées. L'homme paraît écouter avec délectation le mensonge que sa compagne lui susurre pour masquer son infidélité. Dans l'esprit quelque peu misogyne de Vallotton, cette confidence sur l'oreiller s'apparente au baiser de Judas, puisque «l'adultère et la tromperie sont un aspect inévitable et prédéterminé de la femme une fois que sa nature sensuelle est éveillée». Dans l'intimité étouffante d'un intérieur bourgeois, un crime suave et fondant comme un berlingot vient réconcilier les amants. Il promet de nouvelles trahisons incandescentes pour la femme, il recouvre le visage du mari d'un halo de béatitude. Banni de l'alcôve, le Dieu de Caïn n'interfère nullement dans ce bonheur truqué. Le couple se forge dans le mensonge, mais il n'a jamais été aussi heureux qu'à cet instant. S'il veut mener sa guerre à terme, Bush devrait apprendre à embrasser mieux.