LE PORTRAIT

Thomas Krompecher, Docteur autopsie

OTS, Lockerbie, Bosnie: le légiste lausannois est appelé lors des plus grandes catastrophes de masse.

TEXTE: FLORENCE PERRET

Sa toute première autopsie, c'était en 1962. Un cimetière, le soir, en plein hiver, à moins 10 degrés devant un bûcher, deux hommes exhument un cadavre pour s'assurer de la cause du décès… L'étudiant Krompecher a tout juste 22 ans. Sa tâche: noter les observations du médecin. Mais un stylo à bille à moins 10 degrés, ça gèle. Et un légiste pas content, ça hurle. Alors il a fallu appuyer sur le papier pour pouvoir recopier les traits plus tard. Ça a marché. La cause du décès a pu être établie: l'homme avait bel et bien chuté d'une charrette à foin.

Plus grand-chose à voir donc avec les cadavres dont s'occupe le désormais professeur Krompecher. Fini les images bien glauques qui rendaient peu amènes et fort suspects ces médecins du néant. Le professeur est devenu une sommité reconnue au niveau international, le spécialiste de l'organisation de l'identification des victimes en cas de catastrophe de masse, tels les 270 corps retrouvés après l'explosion du Boeing de la Pan Am au-dessus de Lockerbie en Ecosse, le 21 décembre 1988 ou encore les 48 victimes de l'OTS, le 5 octobre 1994, à Cheiry et à Salvan. C'était il y a tout juste dix ans. Un mois avait été nécessaire pour authentifier les cadavres. Des cadavres d'hommes, de femmes et d'enfants. Et un homme en blanc, un Suisse venu d'ailleurs et resté ici. C'est une image. Thomas Krompecher court toujours. Notamment en Bosnie-Herzégovine, où l'identification des dizaines de milliers de cadavres retrouvés dans les charniers continue de le hanter.

Où l'on apprend que l'autopsie soulage

Un travail remarquable et remarqué, un mandat international d'une importance capitale à ses yeux: «Le travail d'identification des corps est essentiel pour les familles des victimes et notamment de génocides.» «Un devoir», corrige-t-il dès l'instant où «il y a des parents qui souffrent». C'est précisément parce que «l'autopsie, ça sert à soulager» que le médecin ne voudrait pour rien au monde changer de spécialisation. «Comment peut-on d'ailleurs choisir un autre métier? s'étonne-t-il. Certes, c'est un métier à haut risque qui peut mener à la dépression, à l'alcoolisme mais c'est un métier tellement fascinant, extraordinaire! Ça demande de la logique, une capacité d'analyse, ça change sans arrêt!»

Lockerbie, OTS, Bosnie mais aussi l'accident du Mont-Saint-Odile, la participation aux travaux qui ont mené à l'arrestation du sadique de Romont, l'accident d'Avianca à Madrid... impressionnant. Malgré tout cela, l'expert, le spécialiste en estimation de l'heure du décès, n'a perdu ni de sa vigueur ni de son humour. Nul en copier-coller malgré un fils informaticien («Bonjour. Vous vous y connaissez en ordinateurs?»), intimidant («Quel est votre parcours?»), cabotin («Reconnaître la médecine légale, c'est valoriser mon travail»), curieux («Ça fait combien d'heures ces cassettes?»), l'homme a tout ou presque du détective. L'amour du «puzzle» sans aucun doute. La passion du «défi intellectuel quotidien» plus encore.

Pas grand-chose donc de macabre lors de ce rendez-vous à l'Institut de médecine légale de Lausanne (IUML), ni dans la pièce ni en vis-à-vis. Un crâne orne la bibliothèque comme dans tout bureau de médecin qui se respecte et un livre «Bones» (Os) se distingue un peu plus bas. Sinon rien. Quant à l'homme, son accent (un zeste d'Est), son sourire, ses yeux bleus bleus, ses sabots blancs blancs et sa cravate Guiness (!) verte («Non, bleu foncé! corrige-t-il, d'un ton pseudo-vexé»), peinent à faire de lui un sinistre légiste. D'ailleurs, tout cela est fini, du moins par ici: «La médecine légale a été dépoussiérée, remarque Thomas Krompecher. Elle est devenue plus présentable.» A l'interne comme à l'externe. Grâce notamment à sa mise en pâture médiatique, à l'avènement des Kay Scarpetta et autres Experts qui ont remplacé flics et journalistes au hit-parade de nos pulsations, la médecine légale s'est «vulgarisée», presque démocratisée. Plus simplement: «Ils ont créé une image positive», note le professeur.

Un discours autrement plus enthousiasmant que celui que son professeur lui avait servi lorsqu'il était débutant: «Thomas, nous autres médecins légistes avons tellement rarement l'occasion de faire du bien, ne rate pas une occasion de le faire.» Entendez, le médecin des vivants est tellement plus utile et apporte tellement plus souvent du réconfort aux patients et à leur famille que le médecin des morts. «Il avait tort, rétorque son élève quarante ans plus tard. La médecine légale peut servir à aider beaucoup plus souvent qu'on ne le pense», insiste-t-il. En apportant la vérité, en aidant la justice, en conduisant à l'arrestation des criminels mais pas seulement. En permettant aussi de faire libérer des innocents. Comme ce Sud-Coréen, condamné à mort pour l'assassinat de sa femme, que le spécialiste en estimation de l'heure du décès a, au vu de ses conclusions qui ont montré les erreurs de l'expertise officielle, permis de remettre en liberté. Thomas Krompecher: «C'est d'autant plus extraordinaire quand c'est en faveur et non contre quelqu'un!»

Où l'on apprend quel est le dernier tabou

Finalement, le plus important pour le légiste est le respect, le respect du corps qui est devant lui. Quoi qu'il arrive. S'il a un mépris profond pour les terroristes et pour ceux de «l'horreur» en Ossétie, le scientifique ne perd pas pour autant son estime pour les gens décédés donc ferait le même travail sur ces corps que sur des autres. «En fait, le seul tabou, c'est le cadavre et son histoire. On peut même rire dans une salle d'autopsie, mais il faut du respect. On peut survivre alors, autrement c'est insupportable. Comme est toujours insupportable la mort d'un enfant.» Et d'un souffle: «Oui, on a encore plus mal quand un corps est beau, parce que quand il est beau, c'est qu'il est jeune.»

Fils de médecin (non légiste) - treize praticiens dans la famille - Thomas Krompecher décroche son diplôme en 1964. Après une spécialisation en médecine légale et un mariage (sa femme est médecin, mais non légiste), le Dr Krompecher quitte la Hongrie en 1968 et vient s'installer à Lausanne. Le couple, qui a déjà un enfant, retourne le chercher peu après. Le médecin travaillera plus tard à l'Institut de pathologie de Lausanne, puis travaillera cinq ans à l'Institut de médecine légale de Genève. C'est sa 25e année à IUML. Un de ses deux fils est lui aussi devenu médecin (mais pas…).

Naturalisé entre temps, l'homme répond volontiers qu'il est «un enfant et un jeune adulte hongrois et un adulte et professeur suisse». Pourquoi? «Parce que c'est ça la vérité. On ne peut pas la changer ou alors il faudrait être schizophrène.» Et si, de son point de vue, la majorité des gens qui quittent leur pays ne trouvent pas leur bonheur, selon la formule «les réfugiés perdent tout, sauf leur accent», Thomas Krompecher se dit heureux et ça se voit. Convaincu qu'il faut provoquer la chance, l'homme se sait surtout privilégié.

Où l'on apprend quelle est sa vraie passion

D'ailleurs, lui est retourné en Hongrie, où vivent encore des membres de sa famille. Des moments forts: «J'ai senti les odeurs de mon enfance.» L'occasion d'exercer aussi sa passion, «ma vraie passion», insiste-t-il, la photographie. Un magnifique voilier en bois sur un lac hongrois, de sublimes paysages enneigés d'ailleurs mais aussi du val d'Anniviers où la famille possède un chalet et où il continue de skier. Le professeur ne manque du reste jamais de glisser quelques unes de ses… 22 000 diapositives dans ses cours et lors de ses présentations aux congrès: «Que pensez-vous de celle-ci pour conclure?» - Très belle, oui.

A la retraite, Thomas Krompecher aimerait profiter de son temps libre pour continuer ses recherches mais surtout exercer son autre hobby, le bricolage; les rénovations de sa maison et bien sûr en se consacrant un peu plus aux jeux de logique qu'il «adore». «C'est parce que je suis simple d'esprit. Et il n'y a que la simplicité et la logique que je suis capable de comprendre.»

Mais tout - l'improbable compris - a une fin. «Le 1er septembre 2005, j'arrête.» La retraite, déjà?! Déjà, parce qu'on imagine mal le professeur Thomas Krompecher, même à 65 ans, adoptant un autre rythme de vie que celui qu'il a eu jusqu'ici. Donneur d'organes («Si je meurs, prenez tout ça», fait-il savoir à ses proches et ses élèves sur le principe «il faut le dire autour de soi»), Thomas Krompecher s'abstient de tout chichi. Il répondra d'ailleurs le plus simplement du monde, le sourire est à peine visible, à la dernière question. «Enterré ou incinéré? Disons que je vais d'abord me faire incinérer. Puis enterrer.» Il sourit. Plonge ses yeux malicieux dans les nôtres. Il est tard, Thomas Krompecher doit retourner à ses diapos. Et à ses copier-coller.

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