|
|
LA FICTION, D'APRÈS UN FAITS-DIVERS |
Couloirs sans fin TEXTE: JEAN-JACQUES BUSINO, ÉCRIVAIN Un adolescent de 14 ans tue ses parents et manque sa sœur de peu Enfermé, je suis enfermé. Une rédaction sur L' étranger de Camus pour demain, plus d'ordinateur car mon père a caché les câbles d'alimentation et plus de sortie depuis que je suis rentré à cinq heures du matin parce que j'ai raté le train de minuit. J'en ai marre, c'est un tunnel sans fin. Je vais où on me dit d'aller et je ne fais que suivre des ordres. Ma famille veut que je fasse des études, mes profs me notent et mon père m'engueule. Ma mère me parle comme si j'étais un bébé et ma petite sœur me casse les pieds. Il n'y a pas d'issue possible. Si je pouvais les faire disparaître, les ensevelir sous des tonnes de devoirs et coller de la bande adhésive sur la bouche de ma sœur, j'y prendrais du plaisir. Du matin au soir, j'étouffe. Le monde dans lequel j'évolue n'est pas le mien. Je n'y ai pas de place et il évolue sans moi. Je regarde mon bureau et je n'y vois que le monde d'hier. Un couloir sans fin dans lequel je vais passer sans que rien ne change, jamais. Demain j'aurai un travail, des enfants et je les forcerai à prendre le même couloir. Des millions de personnes vivent la même chose. Les couloirs sont les mêmes partout et personne n'y échappe. Chacun à sa petite différence. Chez nous, mon père collectionne les fusils, mais ne chasse jamais. Il trouve que c'est beau, mais ma mère déteste la chasse. Comme il bosse tout le temps, il n'a jamais le temps de les essayer. Il a quelques cartouches au fond du jardin et s'imagine qu'il est le seul à le savoir. Je me sens calme pour la première fois de ma vie. J'ai chargé l'arme sans penser, sans que personne ne me dise quoi faire. J'ai pris des cartouches dans la poche et je suis rentré à la maison. Maman est entrée la première avec ma petite sœur. Elle n'a pas eu le temps de faire du son avec sa bouche. Quand mon père est entré, je l'ai regardé poser son manteau comme tous les soirs et s'arrêter net devant les corps. Il n'a pas réagi. Avant qu'il comprenne que rien ne serait plus pareil, seize petits plombs ont projeté ses boyaux contre la rambarde de l'escalier. Scié le vieux. |
|
Envie de réagir? courrier@journalsaturne.ch