HISTOIRES DE L'ART

Les cathos à la cathé

Le temps d'une messe, les protestants ont cédé la cathédrale de Lausanne aux catholiques. Nonobstant l'irrévérence dans laquelle les tient Jean-Paul II.

TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER

Une belle messe! Annoncée à grand fracas dans la presse, parce qu'elle s'est déroulée à la cathédrale de Lausanne, aujourd'hui lieu de culte protestant. Les catholiques invités sont venus sur la pointe des pieds pour ne point froisser quelques Huguenots récalcitrants. Pas de mitre ni de crosse d'évêque ce samedi soir, et pas davantage d'encens pour ne pas importuner l'odorat des réformés qui célébraient le culte le lendemain matin. La nef était comble, la voûte rayonnait, le triforium s'élevait plus haut que de coutume, le chœur vibrait, un halo de transcendance soufflait dans la voile, emportait le vaisseau sur un océan de sérénité. Aucune ironie dans le propos: toute cathédrale exalte une spiritualité catholique et non réformée.

Et cependant, qui dira assez l'ouverture d'esprit des protestants en cette occasion? Car l'œcuménisme ne s'est jamais aussi mal porté que depuis le pontificat de Jean-Paul II. Oh, certes, le Saint-Père s'est réconcilié avec les juifs, les musulmans et les orthodoxes. Mais il n'a cessé de brimer ses plus proches frères en Christ. Il persiste à ne pas les convier à la table de communion, même à l'occasion d'un grand rassemblement interconfessionnel. Il jette à la rue le prêtre Gotthold Hasenhüttl qui avait osé contrevenir au canon. Il rappelle à qui veut l'entendre que le catholicisme est «l'unique Eglise du Christ» et prend un malin plaisir à assimiler le protestantisme aux églises intégristes américaines qui font le lit de George W. Bush dans sa croisade contre le Mal. Il multiplie les publications qui fâchent, dans lesquelles les protestants sont enfin ramenés à la périphérie du ciel.

Disciple inconditionnel de Luther, Albrecht Dürer s'était insurgé dès 1506 contre les tracasseries, chicaneries et autres harcèlements de la hiérarchie catholique. Sur une toile mémorable, exécutée en cinq jours, il avait peint Jésus au milieu des docteurs . On y voit un quarteron de cinq vieillards exhibant de vieux livres. Leurs visages expriment la haine, la préoccupation, la certitude de son bon droit, le scepticisme et la fatigue. Ils entourent la beauté innocente de Jésus adolescent, dans une proximité menaçante de cauchemar. Au milieu de cette hostilité, le Christ parle, mais sans plus se référer aux livres. Il développe une argumentation fluide et simple, énumère chaque point de son discours en touchant le pouce de sa main gauche avec l'index de sa main droite. Imperturbable, il ignore son grotesque voisin de gauche qui lui siffle ses objections dans l'oreille et tente d'interférer avec ses mains noueuses et arachnéennes dans la belle logique de l'Evangile. Le centre de la composition est ainsi occupé par un groupe de quatre mains qui illustrent avec force le contraste entre la vieillesse et la jeunesse, l'agressivité chicanière et la fermeté douce, le catholicisme et la Réforme, l'intransigeance féroce et la communion des esprits, la difficulté et la simplicité. Plus que jamais, Jean-Paul II et ses inconditionnels ont un grave problème devant eux. Ils ne sont pas simples d'esprit.

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