LA UNE / SPÉCIAL DEISS

Joseph, pourquoi m'as-tu abandonné?

TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN

Une présidence de plus, désincarnée. Cela suffit. Quand les institutions grincent, il faut de vrais hommes d'Etat. La présidence de Joseph Deiss a été l'illustration du contraire, hélas.

C'est un prématuré. C'est ça. Un prématuré. Il n'aurait pas dû accéder à cette charge comme ça, il s'en est acquitté comme ça. Né trop vite. Et au forceps. Ruth Metzler morte en couches, c'est Joseph Deiss qui fut porté sur les fonds présidentiels, confédéraux et tristement baptismaux. Au fond, il doit faire quoi, le président de la Confédération ? Trois choses seulement: il dirige les séances du Conseil fédéral; il représente l'exécutif en Suisse; il représente la Suisse à l'étranger. Joseph Deiss aura failli dans ces trois missions. A l'interne du collège qu'il doit mener, il laisse Christoph Blocher réclamer en séance la démission de Moritz Leuenberger sans intervenir: c'est un méfait. A l'intérieur du pays, il cautionne, devant l'opinion publique, la roublarde schizophrénie de Blocher et de l'UDC dans le cadre notamment de la campagne mensongère sur la naturalisation facilitée des étrangers: c'est une faute. A l'étranger, il ridiculise le pays comme au Japon, d'où il revient sans l'accord commercial qu'il était allé chercher accompagné de capitaines d'industrie: c'est une faiblesse. Un méfait devant ses pairs, une faute devant le pays, une faiblesse devant l'étranger, qui dit mieux?

Au final, la Suisse perd encore un peu plus de ses qualités intrinsèques. On ne parle plus ici, on s'insulte; on ne travaille plus ici, on appelle à la grève; on ne vieillit plus ici, on meurt. Nous avions besoin d'un Tschudi, d'un Delamuraz, d'un homme d'Etat; nous avons eu quelque chose qui oscillait entre Chantal Goya et Pif le chien. Merci Joseph.

Chapitre 1: l'image du président

Il y en a deux, d'images, pour la postérité. En représentation, il remonte ses pantalons; en Suisse, il reçoit des coups de marteau acoustique sur la tête. Je reprends. A l'ONU, Joseph Deiss remonte vingt fois ses pantalons. Avant, pendant, après son discours, il tire sur sa ceinture et remonte le tout, avec une grâce toute présidentielle: sourire un peu prognathe, petit sursaut, cambrure de la chute de reins et hop, un passage rapide sur la pointe des pieds, on remonte ça et le reste avant de prendre la parole. C'est bien sympathique, un peu militaire, vaguement Oktoberfest, très popu en tout cas, mais ça m'a fait quand même honte. Comme cette traversée par mon président, dès potron-minet, du traditionnel Ziebelemärit (fête aux oignons) bernois: les confettis, le p'tit coup de marteau acoustique sur la tête, la télé pour filmer, probablement présente par hasard... Le peuple aime-t-il cette simplicité? Hélas, même quand il essaie d'être simple parmi les simples, Joseph Deiss est emprunté, raide, engoncé, crispé.

Couic couic fait le marteau du Ziebele.

Chapitre 2: portrait de JD en conseiller fédéral

Il l'a dit dans une interview reprise et publiée par son Département. Comme président, «je me sens responsable de la qualité du jeu (au sein du Conseil fédéral, ndlr). Il faut qu'il y ait des forces qui ramènent toute cette diversité vers des solutions qui soient techniquement intelligentes, politiquement faisables et socialement supportables. J'aborde cette tâche avec beaucoup d'enthousiasme, sans perdre de vue la difficulté de l'opération.» Janvier: Blocher attaque Calmy-Rey sur l'initiative de Genève; printemps: les tensions s'affichent au Gouvernement; fin de l'été, Couchepin attaque Blocher; automne: Blocher allume Couchepin. Les gros objets défendus par le Conseil fédéral sont tous refusés par le peuple, même la votation sur les cellules souches pourrait capoter. Mieux: à propos des déclarations mortifères tenues à Saint-Gall par Christoph Blocher sur les paysans, ce propos du président Deiss: «Heu, j'estime qu'il a un peu dérapé.» Commentaire techniquement intelligent, politiquement supportable et socialement inintelligible.

Pouic pouic fait le marteau du Ziebele.

Chapitre 3: portrait de JD en économiste

Le compliment vient de Jean-Pierre Bonny, l'auteur de l'arrêté du même nom en faveur des régions périphériques et de montagne. Il concerne le projet Deiss de renforcement des pôles de développement régional. «C'est un blabla professoral épouvantable. Ses auteurs n'ont aucune idée de la réalité du terrain…» Suit cette anecdote, relatée par L'Impartial : il y a quelques semaines, Joseph Deiss était à Olivone, au Tessin, dans le Val Blenio, pour défendre son projet. Pendant la discussion, une personne s'est inquiétée de la piscine qui manque cruellement dans la région compte tenu du climat. Joseph Deiss se lève, remonte ses pantalons (si, si! Il n'y a pas qu'à l'ONU…), explique enfin qu'en vertu de l'ancienne politique régionale, la commune pourrait demander un soutien financier au Canton et à la Confédération. Tandis qu'avec la nouvelle politique, l'objectif serait de renforcer les activités économiques sur place de sorte que la commune soit en mesure de financer elle-même ses travaux.

Moralité: avant le projet Deiss, on construisait la piscine; après Joseph Deiss, les habitants d'Olivone, leurs enfants et leurs petits enfants ne verront pas de construction de piscine.

Plouc plouc fait le marteau du Ziebele.

Chapitre 4: portrait de JD en taiseux

La première fois, c'était en mars. En hommage aux victimes des attentats de Madrid, Joseph Deiss décréta gravement trois minutes de silence. Après deux mois de silence présidentiel personnel, survenaient enfin trois minutes de silence consacrées à quelqu'un. Hélas, dans sa silencieuse sagesse, Joseph Deiss omit d'annoncer son silencieux hommage. Au final, les Suisses se taisent parce que l'Europe se tait; Joseph Deiss se tait parce qu'il est président et dans le silence général, la Suisse se demande où est son président. Passons… La deuxième fois est plus marrante et plus informative. Interrogé sur le silence qu'il n'a cessé d'observer dans les esclandres divers du Gouvernement, entre Blocher et Leuenberger, entre Blocher et Couchepin, entre Blocher et Calmy-Rey, Joseph Deiss se fend de ce propos d'anthologie: «Comme personne n'aurait dû dire que je m'étais tu, je me refuse à dire quoi que ce soit sur ce silence dont personne n'aurait jamais dû entendre parler.» Je retranscris de mémoire; c'était à la télévision, entre deux portes, à l'orée de la salle des pas perdus. Perdus, Joseph…

Ploup, ploup, fait le marteau du Ziebele.

Chapitre 5: portrait de JD en prévisionniste

«A l'équilibre budgétaire, j'aimerais opposer l'équilibre fédéral. A l'idée de la croissance, la question de la solidarité et de la paix sociale. Deux mille trois restera dans les annales le temps des divergences. Deux mille quatre sera celui de l'intégration. Je m'emploierai à renforcer cette faculté dont nous pouvons être fiers et qui reste une des forces extraordinaires de notre pays.» Fin de citation. Et récapitulation: pour la paix sociale, grève chez Swissmetal, fonction publique dans la rue, préavis de grèves dans tous les cantons, menaces de grève à La Poste , médiation ratée de Moritz Leuenberger, les membres du Conseil fédéral qui s'attaquent par voie de presse. Pour la solidarité: contestation de la nouvelle péréquation par le canton le plus fortement contributeur et par les associations de handicapés broyées dans le processus. Pour l'intégration, au Conseil fédéral, Blocher contre Leuenberger, Blocher contre Calmy-Rey, Couchepin contre Blocher et tout quiet, Joseph Deiss, pris dans la tempête, qui remonte sans doute ses pantalons.

Tchoc, tchoc fait le marteau du Ziebele.

Chapitre 6: Portrait de Joseph et Babette

Babette est la femme du président. Elle dit d'elle-même qu'elle veut être une femme simple et sans chichis. C'est exactement ce qu'elle est. C'est simple et sans chichis qu'elle téléphone directement à la rédaction de La Liberté pour dire que vraiment ce n'est pas très chic de dire du mal de l'activité de son époux président. C'est encore simple et sans chichis qu'elle embrasse l'impératrice du Japon sur les deux joues avant de partir. Pour un peu, elle lâchait au passage, en bonne dzodzette, «à bientôt Michiko, et transmets mes amitiés à ton Akihito». C'est encore simplement et sans chichis qu'elle évite soigneusement d'être courtoise, aimable, et vaguement accueillante, comme le sont traditionnellement les autres conjoints de présidents (suite au 10 décembre 2003, il n'y a hélas pas encore eu de conjoint de présidente…). Les méchantes langues ne disaient-elles pas, au soir du 31 décembre 2003: «Il y avait, en BD, le Manitoba de Bob et de Bobette ; il y aura en 2004, l'année présidentielle de Jo et de Babette.»

Smac, smac, fait le marteau du Ziebele.

Chapitre 7: Portrait de Joseph Deiss en partant

L'horreur! En réalité, Joseph Deiss devrait présider la Confédération l'an prochain. Un bref effort d'imagination: si tout se passait comme prévu, il pourrait articuler plusieurs discours en se remontant les pantalons; laisser Babette embrasser qui vous voulez; prévoir la reprise, la paix sociale, la concorde au Gouvernement; traverser la Sarine en guise de symbole, coiffer un sombrero ou quelqu'autre casquette et crier «viva la Suiza » au sommet de la pyramide du soleil au Mexique… Et trouver que les pots de la télé sont décidément bien éblouissants. Il pourrait le faire encore, tout ça.

Sous la présidence d'Adolf Ogi, dans les couloirs du Palais, on racontait ceci: par malheur, la bibliothèque d'Adolf Ogi a brûlé. Par bonheur, il n'avait qu'un livre. Par malheur, il ne l'avait pas encore colorié. La présidence de Joseph Deiss se termine mieux: par bonheur, Joseph Deiss a été élu conseiller fédéral, quand Ruth Metzler s'est fait renvoyer. Par malheur, c'est en 2005 qu'il devrait présider la Confédération. Par bonheur, il ne le fera pas; par malheur, il l'a déjà fait.

Ouf ouf, fait le marteau du Ziebele.

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