L'INFO

Les poux font de la résistance

Ça grouille. De Genève à Zurich, les poux combattent les shampooings les plus
agressifs avec un inquiétant succès. Et donnent des cheveux blancs aux scientifiques.

TEXTE: BÉATRICE SCHAAD

Sa petite fille avait des poux sur la tête en permanence et aucun shampoing spécialisé ne
parvenait à l'en débarrasser. En désespoir de cause, cette mère a recouru au... confit
d'oie, le remède de sa grand-mère. Elle est allée au supermarché, a acheté une boîte de
foie gras, a jeté le meilleur (ce qui dit un peu l'état de sa déprime) et a étalé la graisse
jaune sur les beaux cheveux de sa fille. Une sorte de masque de graisse qui a transformé
sa chère petite tête blonde en méga toboggan à poux: en deux coups de peigne, ils
étaient loin. «J'ai eu la paix trois semaines, le bonheur.» Puis les bébêtes ont rappliqué,
ventre à terre. La mère au confit d'oie n'est pas seule à désespérer: dans toute la Suisse
romande les chiffres accusent une déroutante augmentation du nombre d'enfants
porteurs de poux dont rien ne vient à bout.
A Genève, les interventions dans les classes n'ont cessé de se multiplier ces dernières
années: au total, une augmentation de 30% des consultations en trois ans. Augmentation
aussi dans le canton de Vaud. Les pharmaciens font le même constat à Fribourg ou dans
le Jura. Si dans les années 90, on parlait encore de période à poux, soit la rentrée
scolaire et le printemps, «aujourd'hui, on vend des produits antipoux toute l'année», note
cette pharmacienne du quartier des Pâquis à Genève. «Les pics d'alors ne sont plus que
de petites collines.» De quoi s'arracher les cheveux.
Comment expliquer cette résistance? Première piste: le poux a meilleure réputation. Si
autrefois, les parents considéraient qu'être logeur était un signe de saleté et donc de
pauvreté, aujourd'hui la perception a évolué. Depuis que l'on sait que les poux préfèrent
les cheveux propres, les parents ont moins honte: en conséquence, certains sont moins
prompts à enlever les parasites et surtout à retirer l'enfant de la classe pour le mettre en
quarantaine. Ils sont aussi insuffisamment informés. «Ils croient par exemple qu'ils
sautent alors que les poux nagent, résultat, ils ne mettent pas de bonnets de bain à leur
rejeton, et c'est à la piscine que les poux s'installent», explique Olessia Bakoulina,
responsable produit chez les shampooings Altopoux. Ensuite, la vie sociale des enfants:
«Autrefois, ils sortaient beaucoup moins. Aujourd'hui, après une période de pluie ou de
fêtes comme Noël où ils vont beaucoup ensemble au cinéma, on sait que l'on aura une
avalanche de poux en janvier», note Monique Grin infimière-0chef des écoles
lausannoises. Enfin, il y a le prix du traitement. «On ne peut décemment pas imposer à
une famille de dépenser 200 francs pour traiter les cheveux de tout le monde dans la
maisonnée», explique encore Monique Grin. Conséquence, les plus démunis sont
subventionnés, quant aux autres, la dépense est laissée à leur seule responsabilité
puisque l'assurance maladie n'entre pas en matière sur le remboursement. Avoir des
parasites n'est pas une maladie.
Mais surtout, surtout, certaines souches de poux ont muté génétiquement. C'est un peu
comme si l'on assistait à l'apparition de «superpoux», sorte de mutants que n'effraie
aucun produit, pas même ceux aux noms les plus barbares: le Permethrine ou le
Malathion. Il y a quelques années encore, l'efficacité des produits antipoux semblait
pourtant garantie, à tel point qu'il était difficile de distinguer lequel était le meilleur. Dès
le milieu des années 90, des cas de résistances ont été rapportés dans la littérature
scientifique en France, aux Etats-Unis et en Angleterre. Selon une étude menée dans ce
dernier pays, les deux produits-phares, ont rencontré des résistances dans 87% des cas
pour le Malathion et 64% pour la Permethrine.
Autant dire que les fabricants se font au moins autant de cheveux blancs que les parents.
Car si les poux continuent de jouer aux durs, le manque à gagner sera redoutable. Chez
les inventeurs d'Altopoux, produit français, on a allégrement profité ces dernières
années des vagues de poux toujours plus fréquentes: 880 000 flacons vendus en 1999 et
presque le double aujourd'hui. Aujourd'hui, travailler dans le poux peut rapporter gros:
25'600'000 euros en 2004 pour le marché français, soit 38 millions de francs suisses.
Autant dire que même si l'on assure au siège parisien «garder son calme face à la
résistance des poux», on reconnaît commencer à chercher de nouveaux moyens pour se
débarrasser des rebelles.
Surtout donc, ne pas lâcher le poux aux oeufs d'or. Dans le reste de l'Europe et surtout
dans les pays anglo-saxons où les résistances sont pour l'heure les plus fortes, on
recommande de combiner les shampooings; on envisage aussi l'assocition
d'antibiotiques (sulfaméthoxazote-triméthoprime) mais en Europe on estime que les
risques encourus en termes d'effets secondaires sont encore trop importants par rapport
aux bénéfices escomptés.
Une chose est sûre, pour les poux, les prochains temps risquent d'être ceux de la
persécution. Une période durant laquelle, infirmières scolaires, scientifiques et parents
jurent de chercher du mieux qu'ils peuvent des poux aux poux.

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