Peter Bieri et le droit d’être médiocre
TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN
Peter Bieri, mon Anastasie, mon sécateur, mon couteau suisse,
comment te faire comprendre que de couper les subventions de Pro
Helvetia en guise de rétorsion pour une expo poussepine et poussive,
ce n’est pas une mesure absolument adéquate? En fait, comment te
faire comprendre que ce n’est pas une mesure du tout? Que c’est un
renvoi seulement, une exhalaison, un hoquet, un rot obscène de
parlementaire gavé?
Contrairement à ce que tu crois, Peter, il ne s’agit pas ici d’art, ni de
démocratie, ni de censure non plus. Il s’agit d’esprit et l’artiste comme
toi-même en semblez pareillement dépourvu. Lui pisse sur Blocher et
son peuple; toi, tu châtres celui qui pisse sur Blocher et son peuple. Ce
n’est guère plus riche comme réflexion, ce n’est guère plus profond.
En vérité, je crois que vous vous rejoignez, l’artiste et toi, sur un point
au moins: la démocratie vous fait peur. C’est assez germanique, ça,
Peter; c’est assez wagnérien. En matière de démocratie, on estime
volontiers, de ton côté de la Sarine, que le peuple a toujours raison.
M.Hirschhorn juge dès lors inquiétant que ce peuple ait porté Blocher
au pouvoir et Peter Bieri au Parlement. Alors il vous compisse, le
peuple, Blocher et toi. Et tu le vitupères en retour sous prétexte qu’il
méprise l’image et la volonté intangible du peuple.
En somme, M. Hirschhorn répudie un peuple dont il vomit la raison;
tu épouses un peuple dont tu sanctifies la sagesse. Cela relève du
même mouvement.
Et cela pourrait bien se comprendre si le peuple avait effectivement
toujours raison; mais ce n’est heureusement pas le cas. Le peuple n’est
ni raisonnable, ni sage. Il se trompe parfois; parfois aussi on le
trompe. Il ne mérite dès lors ni la répudiation, ni la sanctification.
C’est du reste pour ça que ses dirigeants, ses parlementaires et la
plupart de ses artistes lui ressemblent: ils ont comme lui le droit d’être
benoîtement médiocres.