L'ÉDITORIAL

Nous sommes tous des chics types

ARIANE DAYER

Bon sang que c'est bon, d'être bon. Enfin à portée de main. Tu
ramènes du marché un pain tsunami, du fast food un cake sumatra.
Tu rentres en voiture, en chantant sur le CD «spécial Asie». Après le
SMS pour l'Unicef, tu avales le tout, ému, devant la soirée TV de
France 2. Un sans faute: partout, chaque fois, tu as donné. Les gestes
anodins sont enfin requalifiés, réhabilités. Ton aura, ton karma, ton
chakra, tout le fatras est en harmonie. Tu es du monde, comme
jamais.
Un 26 décembre, un tremblement de terre, une vague, plus de
160'000 morts, soudain, on est tous frères, solidaires. Etats,
entreprises, citoyens, chacun s'y met, participe à une collecte de
fonds historique, magnifique, époustouflante. Et légèrement délirante.
A côté de l'argent, les dons en nature virent rapidement au bric-àbrac,
à la brocante de banlieue, au foutoir du galetas de pépé. Ce
qu'une spécialiste appelle: l'humanitaire vide-grenier. Un immense jet
de bonnes intentions, souvent aveugles. Ainsi voit-on partir vers l'Asie
du Sud des centaines de chaussures à talons aiguilles, couvertures
chauffantes, pots de beurre de cacahuète et serviettes hygiéniques.
Extrêmement pertinent.
Pourquoi le tsunami provoque-t-il une telle surenchère de générosité?
Le nombre de victimes, leurs provenances mêlées, le pourcentage
d'enfants, la violence des images n'expliquent pas tout. Ni le
sentiment d'avoir frôlé la catastrophe puisque c'est arrivé sur nos
plages de bronzage, nos hôtels «pieds dans l'eau», nos lieux de
voyages de noces et de tourisme sexuel.
Il y a quelque chose de plus flou, de moins avouable dans cette
nouvelle empathie mondiale: cette fois, nous n'y sommes pour rien.
Pas de réelle responsabilité, pas de culpabilité politique, religieuse ou
sociale: la terre a décidé, seule, de trembler. Les attentats nous
menacent de partout, mais cette tuerie-là ne désigne pas d'ennemi
encombrant, juste une fatalité.
Le formidable élan de compassion par le don appelle un
émerveillement légitime, mais il pose également une question
troublante: malgré leur masse effarante, les morts d'Asie sont-ils
moins dérangeants que d'autres?

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