Métaphysique de l’écume
Victimes du tsunami, les touristes ont rapporté des images filmées ou
photographiques pourvues d’une implacable authenticité.
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
Des images qui tremblent comme une flamme, balaient maladroitement
l’horizon et clignent des paupières; des instantanés ponctués de cris
d’épouvante, à la merci d’un corps abasourdi qui tangue sur le toit d’un hôtel;
des photographies incapables de fixer la mer trop vaste qui se déverse sur le
paradis terrestre, parce que la vague est un modèle qui ne tient jamais la pose.
Mais des images enfin dont le pouvoir de persuasion et d’authenticité vous
pétrifient. Les photos et les films ramenés d’Asie par les vacanciers victimes du
tsunami sont des autoportraits qui nous révèlent l’effarement d’une population
naufragée que la quiétude et l’abondance tropicales avaient amenée ici. Que
montrer sinon ce qui vient frapper à notre porte? Ce qui nous submerge et
nous bouleverse de plein fouet? Cette mer salie est notre écume et notre
amertume pour la vie à venir. A l’instar de toute photographie ou de tout film,
ces images tremblotantes, ce bouquet de pellicules froissées par la peur
délivrent un message unique: j’y étais. Car «je ne peux pas nier que ce qui a
été impressionné par la photographie a été», écrivait Roland Barthes. L’image
amateur révèle l’existence de la catastrophe, la réalité d’une vague létale et
son florilège de poutraisons, de voitures ballottées, de cadavres à jamais
enracinés dans la mémoire des vivants.
La peinture n’a jamais eu ce pouvoir. Elle n’a pas cette «brutalité concluante»,
elle n’est pas de nature existentialiste, elle ressortit à l’essence. La fusillade du
3 mai 1808 peinte par Francisco de Goya ne nous dit pas qu’un tel massacre a
bien eu lieu, elle interroge les entrailles même de la barbarie. Le vase de
tulipes de Cézanne célèbre moins la polyphonie chromatique et éphémère des
fleurs que la profondeur, le velouté, la mollesse, la porosité et l’odeur des
objets, toute cette essence du visible par laquelle le monde devient monde
pour nos yeux.
De même La vague (1870) de Gustave Courbet ne cartographie pas la
topographie de la mer, mais circonscrit toutes les menaces dont elle est
capable. Vague primitive, venue du fond des âges, frangée d’écume et prête à
déferler sur la plage, elle contient tous les naufrages de l’histoire. La barque au
premier plan rappelle Le radeau de la Méduse de Géricault et anticipe la guerre
de 70, la chute du Second Empire, la Commune de Paris dans laquelle le
peintre s’engagera et qui lui vaudra l’exil définitif en Suisse. Elle est la soupe
primitive dont la vie procède et la catastrophe ultime qui viendra la reprendre.
La vague de Courbet se souvient du déluge biblique et préfigure le raz-demarée
du 26 décembre. Il n’y a pas de climatologie sérieuse sans peinture de
mer et les satellites braqués sur les golfes clairs ne nous dispensent pas d’aller
au musée. Tout ce dont l’écume est capable, la peinture de Gustave Courbet le
décline dans cet archétype effroyable, ce calice amer dont nous goûtons
chaque particule de sel comme autant de poison foudroyant.
Légende: Gustave COURBET (1819-1877), «La vague» dit aussi «La mer
orageuse», 1870, peinture à l'huile sur toile (117.1X160.5 cm), Paris, Musée
d’Orsay.