Philosophie du parking payant
TEXTE: JACQUES NEIRYNCK
Jadis l’automobiliste nanti parquait sa voiture en face de sa maison, sans devoir
chercher une place et sans payer quoi que ce soit. Il y avait tellement peu de
voitures que l’automobiliste était nécessairement une personne de qualité à
qui tout était dû. Mais, en un demi-siècle, la voiture s’est démocratisée et le
parking urbain est devenu payant. On ne peut consentir au peuple le
traitement réservé à l’élite. Lorsque le niveau de vie s’élève, les pauvres
deviendraient tous riches si on ne prenait pas les mesures adéquates. A quoi
servirait-il encore d’être riche, on vous le demande?
Comme la circulation dans les villes est devenue envahissante, il faut payer
pour se parquer. Dès lors les chaînes de distribution suivent une logique
commerciale: puisque le centre urbain devient invivable, rien de plus naturel
que de l’abandonner et de transporter le supermarché à la périphérie. Sur un
terrain bon marché, on peut construire de gigantesques parkings gratuits. Le
centre de la ville est abandonné au bénéfice d’une ceinture de centres
commerciaux, qui deviennent forcément à leur tour un lieu de pollution et
d’encombrement.
Face à ce problème, le Service cantonal vaudois de l’environnement a trouvé la
parade : il propose de rendre obligatoirement payants les parkings de la
périphérie. Même s’il y en a une pléthore. Comme cela les consommateurs
hésiteront à s’y rendre. Moins de voitures en circulation signifiera moins de
pollution. Il suffisait d’y penser. On reconnaît là l’inventivité bien connue du
fonctionnaire vaudois, toujours à la pointe de la réflexion créatrice.
Bien entendu, les supermarchés ne se laisseront pas prendre à ce piège
grossier. Le client vient parce que le parking est gratuit. Si l’Etat oblige à le
rendre payant, le commerçant abandonnera la banlieue proche à son destin de
friche industrielle et déplacera à nouveau l’hypermarché en rase campagne.
Bien entendu, un nouveau règlement imposera au bout de quelque temps de
payer le droit de se parquer jusqu’au pied du Jura et au fin fond de la vallée de
Joux. Ainsi de déménagement en transfert, le territoire vaudois se couvrira de
ruines commerciales et de surfaces bétonnées désertes. Les gens modestes
émigreront avec les commerces et l’on créera des lotissements sauvages dans
des communes rurales, ravies de recruter de nouveaux contribuables.
Les esprits forts auraient tort de se gausser du Service vaudois de
l’environnement. Car il poursuit un dessein bien caché à travers ce qui paraît
un projet absurde. A force de déplacer les classes défavorisées à la campagne,
la ville elle-même sera vidée de cette racaille et de ses bagnoles. Les
immeubles commerciaux seront reconvertis en logements de luxe pour les
riches, qui respireront un air pur, jouiront du silence et parqueront leur jaguar
devant chez eux, tout simplement, sans payer quoi que ce soit. La ville est un
lieu privilégié pour la culture, le commerce de luxe, la vie sociale pour autant
que les manants restent ou retournent à la campagne. Ce sera fait.