LE PORTRAIT

Arrête ton char, Oskar

Y a-t-il une vraie conviction chez le poulain le plus médiatisé de
l'UDC, Oskar Freysinger? Lui poser la question, c'est décoller
dans un univers mental jamais vu en politique suisse.

TEXTE: ARIANE DAYER
COLLABORATION: BÉATRICE SCHAAD

Dès les premiers mots, on croit rêver. Ce type-là est entré en
politique parce qu'il faisait une dépression. Texto. C'est Oskar
Freysinger lui-même qui le dit, sans détour: «J'avais 37 ans, un
bon métier de prof d'allemand, une femme, trois enfants, la
maison était finie, le chalet aussi. Je me suis dit: "Et maintenant,
quoi?" Un vide terrible. J'ai essayé le sport, l'écriture. Mais les
aliments n'avaient plus de goût, les plantes plus de chlorophylle,
le soleil plus de lumière. Ma femme m'a envoyé chez une
magnétiseuse.»
Attends, là on est bien chez l'un des politiciens les plus
médiatisés de Suisse? Le conseiller national le plus turbulent de
l'UDC, le Romand le plus connu de Suisse depuis toutes les unes
du Blick qui l'ont mis en vedette? C'est bien lui qui est en train
de mimer les mains de la guérisseuse sur sa gorge et son plexus,
les bras déployés comme les ailes d'un oiseau: «Je n'y croyais
pas et tout à coup, c'est devenu brûlant, pas désagréable,
comme un courant électrique. Je me suis levé, c'était réglé, en
une séance.» Tout simple, ce jour-là, il a retrouvé ce qu'il
désigne comme «sa force», il sait qu'il peut désormais en donner
à «la collectivité», il accepte donc la demande d'amis qui
viennent lui proposer d'être candidat, en 1997, aux élections
communales de Savièse (VS), sur une liste PDC: «Quand le chien
trouve un os, il ne pense plus à se jeter sous le train.» Sait-il que
ce qu'il vient de révéler pourra être retenu contre lui? Oui. Et
non. Oskar Freysinger c'est tout ça: à la fois l'homme qui joue
avec le feu, persuadé de le maîtriser, et le petit garçon jonglant
avec les allumettes pour se faire chaud, mais qui gémira quand
même lorsqu'elles lui brûleront les doigts. Celui qui calcule son
effet, mais qui le sous-estime toujours. Un acteur débutant.
Eternellement débutant.

Où l'on apprend
qu'il est né au forceps

C'est bien cet amour du show, cette propension à l'outrance, si
rares sur la scène politique suisse, qui donnent envie de
rencontrer le personnage au-delà de ses clowneries. De cogner
du doigt sur le bois de la guitare: toc, toc, il y a quelqu'un làdedans?
Quand on enlève la belle gueule, la queue de cheval, la
musique, les poèmes, les réparties du café des amis, il reste
quoi? Y a-t-il la moindre réelle conviction dans le parcours
d'Oskar Freysinger, entré en politique pour guérir, et passé du
PDC à l'UDC comme s'il s'agissait de changer de catogan? Il
assure que oui. Et part dans une diatribe échevelée sur la
«recherche de la vérité, ma pierre angulaire». En résumé: «Soit
j'admets qu'il n'y a pas de vérité, et je deviens matérialiste
athée. Soit je délègue la responsabilité à un gourou, et j'entre
dans une secte. Soit j'assume et je cherche moi-même, ce que je
fais, en sachant que la réponse échappe à l'intellect, qu'elle est
transcendante, spirituelle.» Il assure que son moteur politique
est là, que l'espace à régir entre les individus est spirituel: «C'est
ce qui fait que nous ne sommes pas juste des hamburgers sur
deux pattes. Il faut séparer le religieux du politique, mais pas la
politique de la spiritualité.»
Pas de gourou, donc, il les déteste. Alors que tout en lui les
mime. Une allure de grand prêtre, une rhétorique new age, qui
mêle les citations bibliques, bouddhistes ou littéraires au
charabia psychologique soixante-huitard: «Dès que j'arrive dans
un groupe où personne ne me connaît, je suis repéré en trois
minutes. C'est lié à ma naissance traumatisante, au forceps:
vingt-quatre heures de douleurs, huit heures de contractions, le
coeur qui se contracte. Depuis, c'est plus fort que moi, partout où
je vais j'ai besoin de créer une matrice émotionnelle.»
Dans la liste des valeurs, à côté de la vérité, il place l'honnêteté.
La vraie, celle de son père tapissier-décorateur tyrolien, arrivé en
Suisse dans les années 50 «avec un vélo», qui a réussi à «payer
des études universitaires à ses trois enfants». Très sévère, il
élève son Oskar au martinet: «Je ne lui en tiens pas rigueur, il
était plus dur avec lui-même qu'avec nous. J'étais flemmard, je
passais mon temps à lire, ça créait des hurlées pendant ma
puberté. Il m'apprenait à me corriger, c'était la meilleure
formation possible. S'il ne trouvait pas honnête ce que je fais
aujourd'hui, s'il ne m'avait pas dit qu'il est content que je sois le
seul conseiller national sans conseil d'administration avec Joseph
Zisyadis, toute ma pyramide s'écroulerait.»

Où l'on apprend
que les fusils sont pointés

Humaniste, donc, mais pas seulement. L'univers mental d'Oskar
Freysinger est habité par le sens des batailles, comme la plupart
des politiciens minoritaires valaisans: «A Savièse, en plusieurs
années de conseil communal comme PDC, j'ai été dix fois au
bord du gouffre. Je me suis dit: "Cette fois, je suis mort." Et puis
non, j'ai appris: la politique, c'est comme la science, ça avance
plus vite en temps de guerre.» Le passage à l'UDC ne le gêne
pas aux entournures: «C'est là que c'est devenu une affaire de
convictions. Jeune, je ne savais pas grand chose de la politique.
Le Parti socialiste serait venu me chercher avant 25 ans, dans
ma période T-shirt pour la paix au Viêt Nam et Che Guevara, ils
m'auraient eu. Maintenant je sais qu'ils prêchent l'eau et boivent
du vin, qu'ils sont, par exemple, pour Schengen mais contre les
fiches.» Et de décrire son épopée, celle de la candidature UDC de
1999 aux Conseil des Etats. Pas de victoire mais un succès
d'estime à 9%: «A l'intérieur de l'UDC, on voulait me faire la
peau. On disait: "Le chevelu, il doit disparaître."» C'est le
western spaghetti: une course poursuite, phares éteints dans la
plaine valaisanne, pour réussir à tenir une séance décisive. Et le
début de la vraie percée électorale qui l'amènera au Conseil
national en 2003, là où sont «les purs-sangs».
La guerre, il l'aime tant qu'elle le campe en héros, un peu
parano: «Dès que je sors d'ici, il y a cent fusils invisibles braqués
sur moi.» Moins pour ce qu'elle allume dans les yeux de
l'adversaire. Il se souvient de cette inconnue qui l'insulte, lors
d'une Marche blanche à Sion, «le regard plein de haine, l'écume
au coin des lèvres». Provoquer mais être aimé, tout le paradoxe
de l'acteur. Parfois, il a peur: «L'assassinat de Theo van Gogh à
Amsterdam m'est resté en tête. Vous savez, ils ont déjà essayé
d'incendier ma maison.»
Fasciné par sa propre résistance – il dit «force» comme le Dark
Vador de La guerre des étoiles – il assure qu'elle garde une part
de mystère: «Je pourrais vous donner mille raisons qui me
poussent à faire de la politique, je suis sûr que le motif profond
m'échappe.» C'est de résistance qu'il a d'ailleurs parlé la
première fois qu'il a rencontré Christoph Blocher, au sommet
d'une tour zurichoise: «Il ne m'a posé que deux questions: "Avezvous
envie d'être un gentil?" J'ai dit non, ça ne m'intéresse pas. Il
a continué: "Plus important: êtes-vous assez fort pour supporter
d'être le méchant? Si vous avez le moindre doute là-dessus,
laissez tomber." Je ne savais pas, à ce moment, à quel point il
avait raison.»
D'abord désarçonnés par le bellâtre qui leur parle en vers aux
congrès de parti, les camarades UDC ont vite saisi l'avantage
qu'ils pouvaient en tirer: «Ils me disent: "On comprend ton style,
tu es au front, tu dois mettre le casque." Ils en ont assez de la
molesse des Vaudois.» Il assure être celui qui a convaincu Ueli
Maurer, le président, de sortir des thèmes économiques et
agricoles: «Grâce à moi, on parle aussi d'éducation, de
pédocriminalité, d'avortement.» L'une des raisons pour
lesquelles il est devenu le chouchou des télévisions: «Quand le
débat est difficile, on fait appel soit à Yvan Perrin, parce qu'il est
stoïque, soit à moi pour mon sens de la rhétorique. Je sais ce que
c'est que la TV: on peut faire basculer un débat avec une
formule.» Et de mentionner le jour où il a déstabilisé Jean-
Philippe Maitre en parlant «du double mètre qui veut prendre des
mesures». Pas de crainte, pour autant de devenir juste le
mannequin de l'UDC: «J'ai une nature narcissique, comme tous
les politiciens. J'utilise tout, ce que je pense, ce que j'écris, mon
énergie et mon aspect. Il faut bien quelqu'un qui porte les idées.
Les gens gardent des réflexes tribaux, ils ont besoin de se dire:
"C'est mon champion." Comme dans un match de boxe.» Son
métier de professeur, il le fait avec le même sens du spectacle, il
monte en scène, chante: «Dans un cours, il doit y avoir des
anges qui passent.»

Où l'on apprend
qu'il allume des pétards

Jouer avec le feu, c'est aussi, surtout, tripatouiller les médias.
Oskar Freysinger, record romand des unes du Blick de 2004, fait
régulièrement mine de s'indigner de la manière dont on le traite.
C'est souvent lui qui a allumé la mèche. Récemment, lorsqu'il a
découvert que la Société des auteurs lui refusait l'adhésion parce
qu'il n'était «pas dans la ligne dominante de gauche», il a tout de
suite flairé l'avantage médiatique: «Avec ça, je vais faire un
pétard.» Etre traité de «menteur» ou de «poète de pissoir» par le
puissant journal alémanique le blesse et le fascine à la fois. Parce
qu'il a joué quelquefois à l'apprenti sorcier en suscitant lui-même
des articles, il pense dominer l'affaire, croit au jour où ils iront
trop loin, «ils commettront l'erreur»: il sera celui qui aura fait la
démonstration antimédiatique suprême. Il ne craint pas d'y être
englouti: «Ce qui rend l'adversaire puissant, c'est notre propre
peur.» Il retourne au bouddhisme, émerveillé par ce petit moine
qui refusait de faire allégeance au général accompagné de
100'000 hommes: «Tu es peut-être celui qui peut me trancher la
tête. Mais moi je suis celui qui a le pouvoir absolu de me laisser
couper la tête.»
Le discours sur la force, toujours. Celle de la foi en soi-même, la
présence physique, le jaillissement irréfléchi des mots. Le
mélange de concret et de mystique qui l'amènera à ne jamais
couper sa queue de cheval: «Ce serait comme Samson, je
perdrais tout.» Et puis, souvent, la panne dans le regard. C'est
un homme partout, mais un petit garçon apeuré dans les yeux,
qui fait le malin pour rester en mouvement. Il admet une part
«d'angoisse», la peur de revenir au «vide», à la dépression. Tant
que ça bouge, il ne risque rien. A croire que le choix de l'UDC est
davantage basé sur la posture que sur les convictions: le parti
décrié lui offre la certitude du décalage, l'assurance de se faire
remarquer. Comment gardera-t-il sa différence le jour où tout le
monde sera UDC? «Je changerai de parti», rit-il, puis redevient
sérieux: «Ce n'est pas le but, la démocratie ne fonctionnerait
plus. Le but, c'est de défendre mes idées sur l'Etat nation.»
Comme toujours, il a parlé trop vite, pour faire un bon mot, puis il
a tempéré. Il a lâché les chevaux, puis repris les rennes. C'est
comme cela qu'il mène son char, Oskar.

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