De la barbarie à visage humain
Le film sur les derniers jours d’Hitler suscite une vaste
controverse. Hitler n’était pas le diable, mais pire encore, un
homme.
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
La chute d’Oliver Hirschbiegel sort le 9 février prochain en Suisse
romande. Ce film, qui retrace les derniers jours d’Adolf Hitler
dans son bunker berlinois, a suscité bien des polémiques en
France. Ainsi Marc Ferro, historien de renom, relevait que, sur les
deux derniers films consacrés au Führer, «le premier, Hitler, la
naissance du mal, s'arrête quand Hitler prend le pouvoir, l'autre,
La chute, commence quand il ne l'a plus, et les crimes du
nazisme en sont absents. C'est un comble!» Le journal Le Temps
montrait que La chute, après La marche du crabe de Günter
Grass, s’inscrivait dans une relecture de l’histoire visant à
exacerber la souffrance du peuple allemand durant la guerre, un
sujet resté longtemps tabou. Plus généralement, c’est l’humanité
d’Hitler qui a été vivement décriée. Dans La chute, notre homme
se montre en effet délicat avec sa secrétaire, doux avec son
chien, attentionné avec sa maîtresse. Or, en suivant pas à pas
les derniers jours d’un vieil homme et la souffrance de la
population civile dans un Berlin en ruines, «on risque de gommer
la barbarie du régime et la culpabilité allemande», tonne Ferro.
Pour Alain Finkielkraut, au contraire, la tendresse d'Hitler envers
sa secrétaire et cette humanité pour le moins incongrue ont le
mérite de redescendre le Führer sur terre: «Il est un membre de
l’espèce humaine, non le Diable ou l’incarnation du mal comme
on trop tendance à le confondre pour se dédouaner.» Toute cette
barbarie, tout le mal qu’il a fait, sont l’oeuvre d’un homme de
chair et d’os et tous ceux qui ont oeuvré avec lui à la négation
même de l’humanité, les nazis, la Wehrmacht et le peuple
allemand n’étaient pas des extraterrestres, mais des humains
doués de sentiments.
C’est à la lumière de cette ambiguïté formidable qu’il nous faut
constamment regarder les oeuvres de propagande que les
artistes au service de l’idéologie nazie ont diffusées de 1933 à
1945. A l’image de La famille des paysans de Kalenderg d’Adolf
Wissel (1939), ce sont des peintures souvent maternelles et
doucereuses, calmes et fraternelles. Quoi de plus tendre en
effet, qu’une fillette blottie contre sa mère, qu’une élève
studieuse et son petit frère juché sur les genoux de son père.
Même la grand-mère, qui jette un regard apaisé sur sa
progéniture tout en ravaudant, n’est pas sans noblesse. Et
pourtant, cette composition réunit trois piliers de l’hitlérisme,
l’aryanité, la terre et la famille. Les enfants blonds incarnent la
relève et la pureté d’une race supérieure, le paysan, le culte du
Vaterland et les trois générations, l’unité du peuple allemand
derrière son chef. Comme un rideau de théâtre qui s’ouvrirait,
tout le monde s’écarte pour ne laisser au centre du tableau que
le garçon dont le regard déterminé recèle déjà cette part de
cruauté qu’Hitler exigeait de la soldatesque. Quant au petit
cheval de bois qu’il tient dans la main, il troque les champs de
labour pour les parades grandioses au son des tambours et de la
clique effervescente que le grand Reich affectionnait tant.