Coop et «Le Matin»: dans le coton, tout est bon
Le quotidien a publié quatre articles sur la Coop. Pur concours de
circonstances bien sûr, le nombre de pages pub de la marque a
explosé.
TEXTE: BÉATRICE SCHAAD
Hansueli Loosli, à la tête de la Coop, est un patron merveilleux. Un
être pur et généreux. Peut-être même le meilleur d'entre nous.
Vincent Donzé, journaliste au Matin peut en témoigner. Lui qui l'a suivi
pendant quatre jours en Inde lors d'un séjour payé par la Coop et a
pondu quatre articles dégoulinant de flatteries, sorte d'hymne à la
grandeur du supermarché. Quatre jours aux basques du PDG qui se
rendait dans les plantations de coton. Mais attention, prévient le
rédacteur en chef du Matin, Peter Rothenbühler: «Le Matin est – et
reste – un journal parfaitement indépendant.»
C'est sûr. Et cela, affirme-t-il, même si la Coop est l'un des trois plus
gros annonceurs d'Edipresse. Dans les quatre articles, estampillés du
timbre «En Inde avec Coop», le journaliste a pris soin de mentionner
au total 16 fois le mot Coop. Dans chacun d'eux, on y relit, régulier
comme une prosternation hindouiste, «que Coop est le plus grand
distributeur mondial de coton écolo». Et on rappelle au lecteur au cas
où il l'aurait oublié, comment se nomment les lignes de vêtements
bio. Pas le moindre mirage de critique. Jusqu'à ce morceau
d'anthologie où le journaliste – foin de pudeur – laisse exploser toute
son admiration pour le grand patron. Après nous l'avoir décrit dormant
dans un cinq étoiles (information capitale), le scribe le suit dans les
rues de Bombay. Car monsieur Loosli fréquente même l'Inde d'en bas.
Et là, séquence émotion: «Hansueli Loosli cède au charme de Chanu,
20 ans, énième vendeuse d'éventails en plumes de paon. Le
marchandage est souriant et, après avoir baissé le prix de 500 à 200
roupies (8 frs, n.d.l.r.), il glisse de bonne grâce un billet de 1 dollar
(1.20 frs, n.d.l.r.) à Chanu.»
Cela a l'odeur et le goût du publi-reportage, entendez de l'article
strictement dévoué à celui qui l'a financé. Mais Peter Rothenbühler
insiste: «Le Matin est le plus strict dans le respect des règles
déontologiques.» Argument ultime de sa défense, les autres journaux
ont, selon lui, fait pire: «Voyez le Tages Anzeiger ou le Blick, des
pleines pages du même ennui», lâche-t-il reconnaissant tout de même
que cette fois la matière informative était mince. Mais lui,
contrairement aux autres, a au moins forcé son journaliste à rédiger
un papier quotidien. Preuve que le voyage n'était pas une simple
partie de plaisir offerte à un rédacteur méritant.
Le piquant de l'affaire, relevé comme un bon curry indien, c'est qu'en
ce début d'année le nombre de pages de publicité publiées par la
Coop dans Le Matin semaine est passé, selon Publicitas, de 10 à 52. A
14'000 francs la page, cela mène à la coquette somme de 728'000
francs supplémentaires (rabais non compris). Peter Rothenbühler dit
n'en rien savoir: «Chez nous, le rédactionnel et la publicité sont deux
départements parfaitement étanches.» Et puis, parler d'un grand
patron ou d'un politicien en pensant que l'on fait de la pub au premier
mais pas au second, «c'est penser vieux». «Nous avons fait autant de
pub à la Coop que nous en ferons à Micheline Calmy-Rey le jour où
nous l'interviewerons.» Ah bon? Micheline Calmy-Rey a aussi sa petite
entreprise de T-shirts bio?