Décode pas, Vinci!
«Da Vinci Code», le best-seller de Dan Brown, n’est pas qu’un
tissu de mensonges, il est aussi une forme moderne de
vandalisme artistique.
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
Da Vinci Code est un roman haletant qui souffre d’un mal
rédhibitoire. L’auteur y prétend que son récit s’appuie sur des
«faits avérés». L’un d’eux allègue l’existence d’une confrérie
secrète et vieille de mille ans, le Prieuré de Sion. Sa mission?
Préserver un terrible secret: Marie-Madeleine a épousé Jésus et
lui a donné un enfant. A l’ère paléochrétienne, Marie-Madeleine
était donc une figure centrale que l’on révérait autant que le
Christ. Léonard de Vinci, qui fut, toujours selon Dan Brown,
membre de ce prieuré, aurait d’ailleurs évoqué subrepticement
le culte du Féminin sacré dans sa peinture. Ainsi dans la fresque
de La Cène, l’artiste aurait efféminé les traits de Saint-Jean
l’Evangéliste, assis à côté du Christ, afin de lui substituer le
visage de Marie-Madeleine.
Après publication de l’ouvrage, la journaliste française Marie-
France Etchegoin démontra dans une contre-enquête minutieuse
que le Prieuré de Sion avait été fondé non pas en 1099, mais en
1956 par un Français nostalgique de Vichy, Pierre Plantard, qui
voulait défendre, dans un esprit chevaleresque, «les droits et la
liberté des foyers HLM»… Quant à Léonard de Vinci, sa sainte
cène ne comprend pas plus de femmes qu’il n’y a de scrupules
chez Dan Brown. Dans l’iconographie religieuse, Jean forme avec
l’évangéliste Marc et les apôtres Pierre et Paul les quatre piliers
de la foi chrétienne. Selon la théorie des quatre humeurs en
vigueur à la Renaissance, Jean incarne la jeunesse, l’aurore, le
printemps et le caractère sanguin; Paul figure, par opposition, le
déclin de l’âge, le crépuscule, l’automne et l’humeur
mélancolique, tandis que Marc symbolise l’humeur colérique de
la maturité et Pierre le caractère lymphatique de la vieillesse. De
ces quatre tempéraments, le sanguin est le plus noble car il
évoque le premier âge de l’humanité, juste avant le péché
originel. Voilà pourquoi, traditionnellement dans la peinture, Jean
est toujours efféminé. Durant ce court laps de temps béni où
l’Eden respirait la paix et avant que la pomme ne sème la
discorde, Adam et Eve ne faisaient qu’un.
Adepte d’une forme nouvelle de vandalisme artistique, Dan
Brown imagine un travestissement grossier, indigne de Léonard
de Vinci dont le génie vaut mieux que cela. Observez
attentivement son Jean-Baptiste. Le merveilleux affleure aussitôt
à la surface de la toile. On découvre la double arabesque du bras
dans son ample mouvement ascensionnel vers le ciel, la ligne
droite qui, du sommet du front, longe l’arête du nez, se prolonge
à la saignée du coude et vient structurer la composition, ainsi
que la double perpendiculaire qui vient couper cette ligne droite
et figurer avec elle la croix du Christ. On découvre aussi le
triangle qui orne le front du Baptiste, symbole ici du Père, du
Saint-Esprit et du Fils dont Jean est venu annoncer l’avènement,
la mort et la résurrection. C’est une géométrie limpide au service
d’une spiritualité intelligible. La peinture de Léonard, n’en
déplaise aux cryptographes, est aussi lumineuse que les
évangiles.