L'INFO

Corbillard ou ambulance?

Grands dieux! Pourquoi transporter un mort coûte-t-il autant que de
véhiculer un malade?

TEXTE: BÉATRICE SCHAAD

Scène de famille ordinaire, ou presque: «Alors, le pépé, on le met
dans l'ambulance ou dans le corbillard?» Devant le corps de l'ancêtre
à peine tiède, la question met déjà mal à l'aise. Pour la réponse, c'est
encore pire, l'indécence finit toujours par poindre, exprimée ou
seulement pensée: «Qu'est-ce qui nous coûtera le moins cher?»
A priori la réponse tombe sous le sens: transporter un mort demande
(beaucoup) moins de travail que de voiturer un vivant, malade de
surcroît, d'un hôpital à un autre hôpital. Logiquement, durant un
voyage en corbillard, le croque-mort a tout le loisir de paresser
paisiblement à son volant alors que l'ambulancier risque en tout
temps de devoir dispenser des soins d'urgences. Eh bien détrompezvous.
Enquête faite sur la Côte lémanique, les tarifs du croque-mort
sont bien souvent aussi chers que ceux d'un ambulancier.
A Lausanne, aux Pompes funèbres officielles «le coût moyen de la
livraison», comme on la qualifie sans rire, est de 380 francs auxquels
il faut ajouter 50 francs de l'heure. «Le mort doit peut-être être lavé
et habillé, cela prend du temps.» Le prix total dépendra donc des
désirs et des hésitations de la famille: pour pépé le pull bleu ou le pull
rouge? La raie au milieu ou de côté?
En revanche chez SOS Ambulance, la «livraison» d'un malade coûte
412 francs. Voilà pour le tarif de jour. Tandis qu'il reste fixe pour un
transport de malade, celui d'un mort de nuit grimpe, toujours aux
Pompes funèbres officielles, si ce n'est jusqu'aux augustes cieux du
moins bien plus haut: 490 francs. Le piquant de l'affaire est que
plusieurs compagnies de pompes funèbres appliquent aussi ce tarif
plus élevé si elles sont appelées entre midi et 14 heures, période
durant laquelle le croque-mort se rassasie. Leçon de choses: sachez
qu'il est préférable de ne pas décéder en dehors des heures de
bureau.
A Genève, nos différents coups de sonde mènent à des conclusions
similaires: la maison Murith, par exemple, demande 370 francs pour
un transport en ville, idem aux Pompes funèbres de Genève. En
comparaison, Ambulances Services demande à peine 30 francs de
plus.
Comment expliquer que ces tarifs se tiennent au coude à coude? Côté
croque-mort, on justifie cela par la difficulté d'obtenir un corbillard – la
Suisse, contrairement à d'autres pays comme l'Italie, n'a pas de
marchand spécialisé. Il faut donc l'importer ou le faire faire. Coût
moyen: 150'000 francs contre 100'000 en moyenne pour une
ambulance. Tous les autres motifs avancés par les croque-morts
tiennent moins la route, à commencer par celui de la permanence
obligatoire. «Il arrive que les gens meurent à pas d'heure, nous avons
des croque-morts toujours sur pied de guerre», dit ce directeur d'une
entreprise qui requiert l'anonymat. On lui rétorquera que les
ambulanciers connaissent le même sort.
Conclusion: financer son dernier transport coûte en comparaison très
cher. Et pour cause. Acide, ce médecin cantonal note que «comme les
ramoneurs, les croque-morts ont la chance d'être peu nombreux pour
vendre un service auquel les gens sont obligés de recourir». Pour
l'instant, les ambulanciers ne peuvent en principe prendre le corps de
pépé puisque leurs services sont partiellement remboursés. Reste
donc à leur faire croire qu'il respire encore...

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