L'HYPOCONDRIAQUE

L'odeur de l'intérieur

J'aime le corps médical. Ah ce corps... Je me prosterne
devant tous les praticiens de la terre seuls à ne pas me
soupçonner d'hypocondrie, toujours heureux que je les
fréquente assidûment. Je me demande depuis
longtemps comment leur faire ma révérence, la
démonstration de ma déférence. C'est du Brésil que
m'est venue l'idée, la revolução comme ils disent làbas:
des médicaments-déodorants. Des chimistes
affirment avoir mis au point un comprimé anti-mauvaise
odeur. Nom d'une petite vérole, voilà ce qu'il me faut:
que le temple qu'est mon corps soit nettoyé de ses
vapeurs pestilentielles jusque dans ses moindres
recoins. Manière que je puisse en être fière en toute
occasion, même en cas d'opération. Il suffirait d'avaler
trois pilules par jour pour qu'une agréable fragrance se
dégage du corps – pomme, rose ou lavande. Plusieurs
de nos sécrétions pourraient ainsi embaumer pendant
vingt-quatre heures. Me suis aussitôt vue en Mère Noël,
un cadeau pour chacun de mes médecins: pieds sur
l'étrier, en avant la vanille poivrée de Tahiti pour mon
gynéco; mon dentiste aura droit à un mélange genre
vin chaud – clou de girofle, cannelle, miel – une haleine
sympathique en somme; pour mon psychiatre et mes
effluves inconscientes, quelque chose de plus
sophistiqué, entre poussière et odeur de (grand) brûlé;
et pour mon gastro-entérologue, des flatulences aux
fruits de la passion. Tous ces petits présents sont
autant de promesses de grandes heures de bonheur
entre mon corps médical et moi. Le prochain qui me
demandera dans son cabinet: «Alors ma p'tite dame,
comment vous sentez-vous aujourd'hui?» Je lui
répondrai dare-dare: «Et vous, vous me sentez bien?
Essayez.»

Béatrice Schaad

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