Les épinards à la crème
TEXTE: JACQUES NEIRYNCK
Nous ne nous étendrons pas sur la recette des épinards à
la crème puisqu’il suffit de cuire des épinards et d’ajouter
de la crème. C’est aussi simple que de sucrer son café. Pas
besoin de démonstration. Simple et de bon goût. A la
rigueur, on peut remplacer la crème par du beurre pour se
conformer à la métaphore poétique qui désigne les gains
accessoires, ainsi tristement désignés dans la
nomenclature fiscale.
Dans les rayons de surgelés, on vend des épinards en
branches qui sont à 100% des épinards. Il suffit de les
dégeler et d’ajouter la crème. Cela épargne déjà la corvée
de nettoyer des épinards frais. Mais c’est encore trop
demander. L’effort de verser la crème dépasse la
ménagère surmenée. L’industrie a donc inventé les
épinards à la crème surgelés. Il suffit de dégeler. Simple et
de mauvais goût.
Car ce ne sont pas des épinards à la crème. La
composition du produit Migros comporte 70% d’épinards,
de l’eau en proportion inconnue, 5% de crème. De la
poudre de lait, des épices, de l’huile végétale, du
condiment, de l’amidon de maïs et de riz. Soit 75%
d’épinards à la crème et 25% d’autre chose. Surtout de
l’eau, semble-t-il. Parce que l’eau ça ne coûte rien, ça gèle
facilement et cela pèse autant que des épinards.
Mais Migros suit encore l’esprit de la recette, à peine
adultérée par quelques additifs naturels. Coop fait
nettement mieux: 64% d’épinards, de l’eau, 7% de demicrème,
du lait écrémé, du lait en poudre, de l’amidon
E1422, de l’exhausteur de goût E621, de l’huile végétale
hydrogénée (c’est-à-dire de la margarine), de l’huile de
tournesol, deux épaississants E410 et E412, un
antioxydant E320. Cette recette fait honneur à un pays
dont l’industrie chimique est un des plus beaux fleurons.
71% d’épinards à la crème et 29% d’autre chose, dont
cinq additifs artificiels.
Le problème est bien moins d’épargner la peine de la
ménagère surmenée que de liquider les surplus de
produits qui traînent dans les hangars de l’industrie. A titre
d’exemple, qui achète encore de la poudre de lait? Pour se
débarrasser du lait excédentaire dû aux subsides excessifs
distribués aux éleveurs suisses, on pourrait tout
simplement le verser dans les épinards à la crème. Mais ce
serait sous-utiliser nos usines. Comme faire et défaire c’est
toujours travailler, il faut donc d’abord fabriquer du lait en
poudre, puis le rediluer avec de l’eau, avant de l’incorporer
dans nos pauvres épinards à la demi-crème. Demi, car
l’autre moitié a servi à faire du beurre, que l’on remplace
par de la margarine.
L’épinard à la crème Coop représente donc un des chefsd’oeuvre
de l’industrie agroalimentaire helvétique. Sa
composition n’a évidemment plus rien à voir avec le nom
du plat. L’objectif n’est pas de fabriquer stupidement des
épinards à la crème par la recette originale, tellement
simpliste. Le but est de faire tourner des usines, de créer
des emplois, d’investir dans des chaînes de production.
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué?
Pourquoi s’échiner à préserver le goût de l’épinard et de la
crème, puisque l’on dispose d’un exhausteur de goût qui
donne aux choses le goût qu’elles n’ont pas?