Tous en troupeau derrière Calmy-Rey
Pendant six jours, Carine Carey, diplomate, a servi de guide aux
journalistes qui accompagnaient le voyage de Micheline Calmy-
Rey en Palestine et en Israël. La pauvre!
TEXTE: BÉATRICE GUELPA
Pendant six jours, Carine Carey s'est beaucoup recoiffée, en
Palestine et en Israël. Une contrariété? Un stress? Et hop, voilà la
jeune diplomate chargée de guider la vingtaine de journalistes
suisses qui refait sa queue de cheval. Mais glisser les longues
mèches châtain dans le chouchou n'aura été que d'un maigre
secours: durant six jours, Carine Carey, avec ses taches de
rousseurs et son visage de souris a vécu un cauchemar, prise
entre le marteau des ordres fédéraux et l’enclume des reporters
en mission, convaincus de leur indépendance. Un chemin de
croix qui montre l’envers du décor. Le voyage de Calmy, côté
cour… de récréation.
Jour 1. 8h30. Tailleur prince de galles, manteau noir, Carine
Carey compte et recompte les journalistes dans le bus «Mt Olives
Tours Ltd». Elle a déjà materné des envoyés spéciaux au
Soudan, au Mali, depuis trois ans qu’elle est diplomate. Alors,
assise à la place des guides touristiques, à côté du chauffeur,
Carine Carey empoigne le micro et, sûre d’elle, annonce le
programme du jour en jonglant avec les langues nationales. Sa
voix est enjouée. Cela ne dure pas…
Attente devant le bureau d’Ahmed Qoreï, le premier ministre.
Attente devant le ministère de la Planification. Carine Carey,
inquiète, passe du petit groupe de diplomates qui a raté le
convoi vers les étages – à cause d’une pause cigarette – aux
journalistes qui prennent l’air concentré en parlant dans leurs
portables, histoire de ne pas donner l’impression qu’ils perdent
leur temps. Un peu à l’écart, l’un des gardes du corps de la
ministre promène le pin's aux couleurs helvétiques épinglé sur sa
veste et ses nouvelles chaussures sur le trottoir. Prend des
photos. Tous respirent par le ventre: mieux vaut prendre les
choses du bon côté. Puis soudain, c’est la mêlée. Bousculade,
cris. Micheline Calmy-Rey sort du bureau. Les caméramans
palestiniens plongent, les Suisses tentent de faufiler leurs micros
sous le nez de la ministre. Coincée entre ses conseillers et les
médias chauffés par l’attente qui s’insultent, Micheline Calmy-
Rey répond aux questions d’un filet de voix. La scène ressemble
à une distribution de nourriture au Darfour. Personne n'entend
rien. Derrière, dans la rue, un camion-benne fait ronfler son
moteur.
L'appel de la meute.
Il est bientôt 13 heures. Les journalistes n’ont rien à se mettre
sous la dent, au propre comme au figuré, et c’est grincheux
qu’ils remontent dans le bus pour la suite du programme: l’hôtel
Grand Park de Ramallah où la ministre déjeune avec des
représentants de la coopération helvétique. A huis clos. Dans le
bus, Carine Carey fait l’appel, stressée «d’en perdre un. J’essaye
de rassembler mes moutons... euh, je ne vous compare pas à un
mouton mais… c’est l’effet de meute que j’essaye de créer»,
bredouille-t-elle en arrivant dans le hall de l’hôtel, sentant
l’exaspération monter dans les rangs. Mais rien n’y fait. «Si
Calmy-Rey veut prendre des journalistes avec elle, il faut qu’elle
leur parle!» s’énerve une femme qui insiste pour que le «point de
presse» prévu dans le programme soit maintenu. Carine Carey
hésite, puis se lance à l’assaut de ses chefs. Mais où organiser le
briefing de la cheffe? Là, dans ce coin du hall d’entrée? La
diplomate se fait rappeler à l’ordre par la ministre: «Quand on
fait un point de presse, on l’organise!»
17 heures, changement de programme! La visite au président
Mahmoud Abbas, initialement prévue le samedi, est agendée
pour le soir. Plus sûr ont jugé les diplomates, vu le programme
ultrachargé du Palestinien ces jours-ci. Micheline Calmy-Rey ne
verra pas Sharon. Impossible de rater le successeur d’Arafat. La
rencontre au sommet aura lieu dans le bureau privé du président
et non pas à la Muqataa. En fin de journée et dans le dos du
protocole. C’est peu glamour mais mieux que rien. Seulement,
Carine Carey panique: comment annoncer ça à la presse?
Réponse narquoise d’un diplomate: « Vous vous attendiez à un
programme danois?»
19h30, la voiture officielle de la ministre déboule dans le parking
de Mahmoud Abbas. Les journalistes se précipitent sur ses
talons. Mais déjà, l’ascenceur se referme et ils ne sont pas du
voyage. Nouvelle attente au sous-sol. Un journaliste, philosophe,
réquisitionne une chaise en plastique et se met à écrire son blog,
entre les voitures. Les autres grillent des clopes et usent leurs
nerfs sous les néons. On voit un homme apporter un cadeau
rouge en courant. Le conseiller diplomatique de la ministre
semble s’amuser: «Vous avez l’impression que l’on vous cache
quelque chose?» Carine Carey, elle, se ronge les sangs. Où va-telle
bien pouvoir organiser le nouveau point de presse? A côté de
la Mercedes? Soudain, les cerbères du président palestinien
ouvrent les vannes. Les journalistes grimpent les cinq étages en
courant, dans le noir, jusqu’au bureau présidentiel. «Rien que
pour ça, cette visite valait le coup!» lâche un fonctionnaire
suisse. Questions, déclarations de Mahmoud Abbas. Stop! Déjà,
les gardes du corps tentent de se débarrasser des médias à
grands coups de «Merci, merci», de plus en plus menaçants.
«Nonnnn…..», hurlent les diplomates helvétiques en montrant
du doigt la ministre, qui n’a pas encore dit un mot.
20 h 30. Retour au bus. Carine Carey reprend sa place et son
micro. «Bon, cette fois, je n’ai plus rien à vous proposer. Bonne
nuit. Bye. Not bye, but well…» Les cernes lui mangent les joues.
Une journée de passée, pense-t-elle. Hélas... Voilà que l’escorte
policière se trompe de direction et amène le bus devant le
restaurant où la ministre donne un dîner privé. Stupeur de Carine
Carey qui se précipite sur son portable: que faire pour empêcher
la meute de s’infiltrer dans le restaurant? Dans le bus, les
journalistes sont à point à cause de leurs deadlines. La bergère
diplomate prend son courage à deux mains et avertit ses
moutons: «S'il vous plaît, faites ce que vous voulez… Mais vous
n’avez pas le droit d’aller au Darna!»
Et la Marie-Madeleine?
Jour 2. Micheline Calmy-Rey veut tout voir. Hébron, le souk, la
vieille ville, la mosquée Ibrahimi. Repos pour Carine Carey: les
visites sont ouvertes aux médias. Des soldats israéliens installés
sous les portiques électroniques devant la mosquée regardent la
petite troupe avec ennui. Puisant dans leurs barquettes en
aluminium d'une main, interdisant la ministre d’entrer dans le
lieu saint de l'autre. Léger flottement dans la délégation. Mais
déjà, tout le monde remonte en voiture. A l’avant du bus, deux
filles du TIPH – Temporary International Presence in Hebron –
l’organisme chargé de veiller au calme dans la ville coupée en
deux, qui a organisé la balade, échangent leurs impressions:
«Elle est incroyable votre ministre, lance la première, je n’ai
jamais vu un officiel se balader comme ça…» «Ouais», répond la
seconde, Lucernoise. «Je crois qu’elle aime pas beaucoup les
Israéliens.» Conclusion de la première: «En tout cas, elle a l’air
sympa!»
Mur, colonies, check point. La ministre est assommée de visions
et de chiffres apocalyptiques. Et finit par se réfugier dans l’église
de la Nativité, à Bethlehem, histoire de souffler. Le maire de la
ville et deux prêtres l’entraînent dans le lieu saint. Micheline
Calmy-Rey, concentrée, écoute. Puis soudain, éclate de rire.
Devant la grotte où Jésus est né, une journaliste s’interpose: «Et
la femme de Jésus, elle est où?» Stupeur dans l’assemblée. «Ben
oui, Marie-Madeleine!» L’un des prêtres se redresse lentement,
fixe la journaliste. Le Da Vinci Code n’a pas dû franchir les check
points de Bethlehem, alors il lui répond poliment: «Je vous
saurais gré de me faire parvenir des documents sur cette
question, cela m’intéresse.»
Jour 3. Gaza. Et nouvelle journée dans les antichambres pour les
journalistes. Le trottoir du ministère des Affaires étrangères, le
bureau – avec vue sur la mer – de cette ONG qui s’occupe de
santé mentale. Au bout de deux heures, Carine Carey craque. Et,
toute contente, revient avec une pile de paquets de frites du Mac
Do local qu’elle tend aux reporters désormais amorphes et
résignés dans les fauteuils de rotin... Distribution générale de
«Big Bite», et que la fête continue! Pendant ce temps, dans le
couloir, les gardes du corps suisses et palestiniens, les pieds bien
plantés dans le sol, discutent. «Vous connaissez l’histoire de
Guillaume Tell?» lance un Suisse. Sourires gênés des
Palestiniens, qui comprennent mal cette histoire de flèche sur
une pomme. Puis embrayent avec leurs faits d’armes: le nombre
d’attentats déjoués lorsqu’ils assuraient la sécurité d’Arafat.
Sur les fauteuils en rotin, Carine Carey relit sa feuille de
consignes photocopiée. Kit de secours en cas de questions
inopportunes des médias. Les diplomates ont tout prévu. Toutes
les questions possibles et les réponses top secrètes pour déjouer
les pièges. Sur le mur, par exemple: «La position de la Suisse est
celle de la communauté internationale…»
Le soir, au point de presse à l’hôtel American Colony, Micheline
Calmy-Rey demande qui a bien pu transformer en info la couleur
de ses baskets à talons. Silence et regards circulaires des
journalistes pour débusquer le coupable. Le «Swiss Circus»
continue. Carine Carey range sa doc Palestine et potasse ses
feuilles Israël. C’est reparti pour trois jours de l’autre côté du
mur. Demain, la troupe déménage à 500 mètres de là, dans un
autre hôtel, à Jérusalem-Ouest, équité oblige. Une promenade de
santé pour Carine Carey. Sur les programmes qu’elle distribue
aux journalistes, c’est simple, ils ne sont presque admis nulle
part. De toutes façons, la plupart ont déjà jeté l’éponge. Ou sont
partis au sommet Sharon-Abbas, à Charm el-Cheikh.