HISTOIRES DE L'ART

Eloge de la laideur

Toutes les femmes sont belles, nous dit la Campagne pour toutes
les beautés initiée par les produits Dove. Toutes? Quelle horreur!

TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER

Autant vous le dire tout de suite, les «dîners de moches», où des
messieurs retors concouraient pour savoir lequel d’entre eux
avait invité le plus gros thon de la soirée, c’est fini! Désormais,
toutes les femmes sont belles. C’est en tout cas ce que nous dit
la Campagne pour toutes les beautés lancée par les produits
Dove et dont les affiches publicitaires ornent les cimaises de nos
villes. Ici, le visage souriant d'une nonagénaire vous interpelle:
«Ridée? Epanouie?» Là, une sexagénaire: «Grisonnante?
Séduisante?» Puis une grosse: «Ronde? Rayonnante?» Destinée à
proscrire les stéréotypes de la beauté, tout en postulant que le
charme peut revêtir toutes les formes, toutes les tailles et tous
les âges, cette louable campagne est diablement perverse.
L’enjeu est bien sûr de montrer qu'on peut être ridée et
épanouie, grisonnante et séduisante, ronde et rayonnante. Et,
cependant, en confrontant ces couples de mots, les créatifs
opposent deux champs sémantiques dont le premier, «épanouie,
séduisante, rayonnante» se charge positivement, cependant que
le second, «ridée, grisonnante, ronde», se charge négativement.
Le premier champ se superpose au second, comme un rehaut de
rouge à lèvres vient embellir le galbe de la bouche. Il ressortit
non pas à la nature du corps qu’il m’est donné de voir, mais à la
morale, au devoir d’intégration, à la prohibition de l’exclusion, à
la sensibilisation du regard, à l’éducation des masses, à
l’émancipation des femmes, à la culture. Les rides, la vieillesse et
la chair, en un mot tout ce qui nous ramène directement à notre
état de nature et à ce fidèle et vieux compagnon de nos jours
qu’est le corps, tout cela ne saurait être beau que par la grâce
d’un impératif catégorique. Ce que tu peux trouver beau, tu dois
le trouver beau.
En outre, cette auberge espagnole où tout le monde il est beau a
une fâcheuse conséquence: la laideur en est bannie. Une attitude
bien cavalière, en vérité, si l’on songe à tous ces peintres
adeptes de la tare, de la disgrâce et de la difformité. Le plus
célèbre fut George Grosz (1893-1959) qui traduisit le climat
délétère et corrompu de la République de Weimar, après la
débâcle de 14-18. Dans Beauté, je veux te chanter, on aperçoit
l’allégorie de l’Allemagne sous les traits d’une abominable
radasse épuisée par les passes. Elle est vêtue, mais le troupeau
de bourgeois lascifs qui l’entoure l’a déshabillée du regard. La
terrasse du café où elle est assise occupe les trois quarts du
tableau, ne laissant, en haut à gauche, qu’un maigre carré
d’espace pour loger la classe ouvrière, dans un décor d’usine et
de désespoir. Inégale et corrompue, cette Allemagne de putes et
de grosses nuques était moche, pourrie et sans âme. Seule la
laideur y régnait en maître. L’écrivain Bertolt Brecht, qui
connaissait bien George Grosz, lui reprocha d’ailleurs de se
complaire dans cette vision d’apocalypse. «Vous ne voudriez
surtout pas que cela change, vous êtes fasciné par la laideur,
vous la trouvez sans doute belle…»

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