Pasteur ou fouetteur?
Il la mettait à genoux. Pour qu'elle expie, qu'ils se réconcilient dans le
pardon. Les rites apparents de la foi, mais des instruments plus
concrets: tapette et fessée. Le pasteur de Versoix est accusé d'abus
de détresse par sa femme de ménage polonaise. Certains minimisent
et parlent «de sphère privée»? Allons donc, l'homme ne jouait pas au
gendarme et au voleur, au maître d'école et à l'élève, il mimait bien le
pasteur et la fidèle. Ne nous y trompons pas: c'est bien pour cela que,
depuis cette affaire, l'Eglise genevoise titube.
Pourquoi l'histoire a-t-elle un tel impact? Parce qu'elle met en lumière
deux fragilités de l'Eglise protestante. D'abord, l'ancestrale ambiguité
du statut du pasteur. En théorie, il est un homme comme les autres,
avec un métier comme les autres. En réalité, les ouailles ne peuvent
s'empêcher de lui conférer un rôle de modèle. On a beau être
protestant, on n'en n'est pas moins homme. Dans le besoin de héros,
la nécessité de croire qu'il y en a un, au moins, qui échappe à nos
bassesses, nos trivialités.
L'autre explication du malaise de l'église, c'est la publicité. Soudain,
les vicissitudes du monde ont fait irruption dans un cercle protégé,
épargné. Paradoxalement calfeutré dans la conviction d'être
moderne, ouvert, moins engoncé dans le dogme que les autres
religions. Le protestant se veut un homme sans chaîne. C'est
librement qu'il fait le bien. Et, quand il le fait un peu moins bien, on lui
pardonne, surtout si c'est derrière des doubles rideaux.
Cette Eglise-là avait Genève à ses pieds. Ses réseaux, son éternité.
Puis, comme les autres, elle a été, peu à peu, désertée. Son influence
baissait en même temps que ses finances. Moins exposée aux
critiques que le catholicisme, moins appellée aux définitions politiques
que l'islam, elle s'est blindée, recroquevillée. Son appareil s'est mis à
fonctionner en circuit fermé, sans plus de but que sa propre survie.
Deux preuves: il n'a pas essayé de réconforter la jeune fille de
Versoix, et il n'a licencié le pasteur que pour des motifs accessoires.
Est-ce à dire qu'une église doit être perpétuellement contestée,
contredite, ou même moquée pour rester solide? Si c'est le cas,
l'église protestante genevoise commence peut-être à sortir de son
splendide isolement.
Ariane Dayer