HISTOIRES DE L'ART

Dali et les faux culs

Avec les propos du comique français Dieudonné, l’année 2005
’ouvre sous le signe de Caïn et du poker menteur.

TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER

Tant qu’on n’avait pas vu la vidéo, Dieudonné pouvait contester
la rumeur. Puis la chaîne d’informations du groupe Canal+ a
diffusé les images: entouré de quelques journalistes algériens, le
comique français lâche une énormité que l’on croyait réservée à
son pire ennemi Le Pen: les commémorations du soixantième
anniversaire de la libération d’Auschwitz relèvent de la
«pornographie mémorielle». Ce n’est pas la première fois que
Dieudonné dérape et scandalise l’opinion publique. Ce n’est pas
la première fois non plus que l’évidence des faits le contraint à
des mises au point douteuses, à des exercices exégétiques
fallacieux, à des explications de texte qui attentent à
l’intelligence des hommes et bafouent la lexicologie française.
Dieudo dit et se dédit, martèle et se ravise. Il a clamé «Heil
Israël», mais ce n’est pas ce qu’il fallait ouïr. Il a évoqué «la
pornographie mémorielle» et, bien évidemment, personne n’a
compris ce qu’il entendait par là. Apôtre de l’illisibilité et du flou
sémantique, il incarne une espèce de Caïn moderne à l’errance
affligeante.
Tout le contraire d’un Salvador Dali, en somme, qui assuma
pleinement son penchant pour le franquisme, entretint
ouvertement sa cupidité invétérée et justifia sans vergogne sa
haine des pauvres. Quelle qu’en fût le contenu, il était l’homme
d’une seule parole. Et lorsque celle-ci impliquait l’action, le
peintre s’engageait corps et âme. Arrabal se souvient d’avoir un
jour voulu bluffer Dali en allant le trouver à son hôtel parisien
escorté d’hommes et de femmes en tenue légère et enchaînés
au cou les uns aux autres. A la question de Dali: «Qui sont ces
gens?», Arrabal avait répondu triomphant: «Ce sont mes
esclaves.» Imperturbable, Salvador avait alors convié le curieux
cortège à une soirée fine dans un château des environs. Là,
perché sur un trône, il avait ordonné que débute une partouze
gigantesque. Paniqués, Arrabal et sa petite troupe, au milieu de
laquelle on comptait la célèbre photographe Martine Barrat,
s’étaient précipités vers le Maître en lui disant: «C’était un gag,
pour rire!» Devant le visage méprisant du grand peintre, Arrabal
comprit combien il était dangereux avec Dali d’affleurer la
réalité. Car non seulement notre homme ne se défaussait jamais,
mais encore son «pouvoir de persuasion impérialiste» finissait
par adapter le réel à son génie, à sa voyance et à son délire.
Ainsi, des années durant, inséra-t-il dans ses tableaux une
représentation de L’Angélus de Jean-François Millet, cette toile
du XIXe siècle qui représente un couple de paysans recueillis
durant la prière du soir. Obsédé par cette oeuvre, Dali subodorait
une autre interprétation, plus grave et plus effrayante: le couple
pleure un enfant mort que l’on vient juste d’enterrer sous la
chaume. Des années plus tard, l’analyse du tableau aux rayons X
confirmait l’intuition géniale… Avec Dali, nous sommes initiés à
la polysémie d’un réel qui peut en contenir un autre, alors que
Dieudonné s’efforce lamentablement de masquer la réalité de
son antisémitisme.

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