L’informatique vaudoise
TEXTE: JACQUES NEIRYNCK
A rebours de ce que pense l’observateur superficiel, les techniques
ont une spécificité nationale. N’importe qui n’est pas capable de
fabriquer n’importe quoi. Il suffit d’évoquer la cuisine française
comparée à la tambouille anglaise, la voiture japonaise confrontée
aux tacots italiens, Air Singapour évalué par rapport à la défunte
Swissair.
Une fois que l’on a pris conscience de ce fait irréfutable, on peut
s’inquiéter légitimement de l’existence d’une informatique
vaudoise. Car rien n’est plus contraire au génie de ce canton que la
rédaction d’un programme. En informatique, on travaille avec des
bits, qui prennent uniquement les valeurs 1 ou 0, vrai ou faux selon
une logique implacable.
Or, le Vaudois a horreur de répondre binaire, par oui ou par non.
C’est ni oui, ni non, bien au contraire. Dans le pays de Ramuz et de
Gilles, il existe une troisième valeur en logique. Il n’y a pas que le
vrai et le faux: il y a le vraiment faux et le faussement vrai, qui sont
à la fois vrai et faux, sans que l’on s’acharne à démêler l’un et
l’autre. On adore patauger dans l’approximatif et baigner dans le
flou. On réfléchit avec une divine mollesse. On ne pense pas, on
pensote.
Néanmoins, ce canton, muni d’une logique floue, s’est lancé dans
l’aventure démentielle d’informatiser sa fiscalité. On propose au
contribuable d’Eclépens de remplir sa déclaration à partir d’un
logiciel chargé sur le site VaudTax, afin de se simplifier l’existence.
Ceci suppose que le citoyen moyen possède un ordinateur, alors
que la moitié d’entre eux seulement jouissent de ce privilège, que la
moitié de ceux-ci sont capables de s’en servir et que seule la moitié
des logiciels fonctionnent correctement.
Certaines mauvaises langues prétendent que les outils de VaudTax
n’entrent pas dans cette catégorie. Laissons-les dire! Ce jugement
les classe déjà parmi les étrangers. Le but de l’informatique
vaudoise n’est bien évidemment pas de calculer, mais de feindre
cette opération.
Ainsi, en février 2005, les contribuables vaudois ont-ils reçu un
formulaire résumant les avances qu’ils avaient versées en 2004, sur
base de l’impôt «estimé» par l’administration. Puis, ce formulaire
demande aux contribuables de calculer les impôts exacts et de
verser la différence entre l’estimation et le calcul. Vite, sous peine
d’amendes de retard.
Jadis l’administration effectuait le calcul et précisait le supplément.
Depuis qu’elle est informatisée, elle n’y parvient plus. C’est devenu
la charge des administrés. S’ils se trompent, ils seront punis. Normal
puisqu’ils ont à disposition un logiciel. Comme ils sont supposés
moins vaudois que les fonctionnaires, ils pourront faire fonctionner
un programme que l’administration échoue à utiliser.
Tel est l’objectif de l’informatique vaudoise. Le promoteur du logiciel
ignore le fonctionnement de celui-ci, mais il espère que les
utilisateurs finiront par le découvrir. Dans le tas, il doit bien y avoir
un informaticien étranger qui découvrira et transmettra le mode
d’emploi de bouche à oreille. C’est cet espoir secret qui explique
pourquoi le canton n’expulse pas ses requérants d’asile. Sait-on
jamais? L’un d’entre eux connaît peut-être les règles d’une logique
à tiers exclu.