Condoleezza Rice, petite-fille d'esclaves, bonne
à tout faire
Condoleezza Rice, en novembre dernier, a-t-elle vraiment eu ce
confondant lapsus?
TEXTE: MYRIAM MEUWLY, New York
Ça se serait passé lors d'un dîner à Washington, offert par le chef du
bureau du New York Times dans la capitale. Quelques invités, parmi
lesquels d'éminents chroniqueurs, auraient entendu Condi déclarer:
«Comme je disais à mon mar... Euh... au président Bush...»
Devant un tel parterre, l'affaire - on l'imagine - n'est pas restée sous le
boisseau. Commérage de journalistes malveillants? «Se non è vero è
ben trovato.» L'engagement de la nouvelle secrétaire d'Etat envers
son patron est sans réserve. Alors qu'elle était sa conseillère pour la
Sécurité nationale, elle lui donnait non seulement tout son temps la
semaine, mais aussi la plupart de ses week-ends et l'essentiel de ses
vacances, à Camp David ou à Crawford, le ranch texan du couple
présidentiel. La photo publiée à la une du New York Times le jour de
sa désignation au poste de ministre des Affaires étrangères la montre
jetant un regard littéralement enamouré en direction de «W». Qui
semble l'aimer bien lui aussi. Comme il aime ceux qui lui permettent
d'être président.
Attention! L'honneur des deux parties n'est pas en cause.
Condoleezza n'est pas une vulgaire interne. Elle est où elle est parce
qu'elle est bonne. Même bien meilleure que les autres. Car, comme le
lui ont enseigné ses parents dès le berceau, «Noire et femme, tu dois
faire deux fois mieux que les autres».
Le couple Rice n'a en effet pas ménagé sa peine pour driller cette fille
unique, née en 1954 et baptisée par allusion au «con dolcezza»
qu'Angelena, la mère, lit sur ses partitions de maîtresse de musique.
Pour John, le père, pasteur et éducateur, c'est «Little Star». La famille
valorise par-dessus tout l'éducation comme clé d'une vie meilleure. Le
grand-père maternel, né du caprice d'un maître blanc pour son
esclave noire, a réussi à force de travail à envoyer ses cinq enfants au
«college». Les arrières-grands-parents paternels, qui ont été
affranchis après la guerre de Sécession, savaient lire et écrire, déjà. A
voir le programme quotidien auquel les parents astreignent leur
gamine, la barre, pour ne pas parler d'esclavage, a été placée très
haut.
Piano dès l'âge de 3 ans. Lecture courante dès 5 ans. Lecture rapide
dès 7, avec la méthode utilisée par John F. Kennedy. On attend de
Condi qu'elle lise un livre par jour. Et qu'elle apprenne le français.
Bientôt commence le patinage - artistique, bien sûr, deux à trois
heures quotidiennement, qui la fait, à 13-14 ans, se lever à 4 h 30
chaque matin. A 15 ans, elle gagne un concours pour jeunes
musiciens et, pour récompense, joue un concerto de Mozart avec
l'Orchestre symphonique de Denver. Entre-temps, elle a reçu de ses
parents un Steinway. Une folie pour ces Noirs de classe moyenne,
donc pas riches.
Le petite s'est coulée dans le moule de l'excellence sans révolte. Au
contraire. «Elle voulait toujours être la maîtresse», raconte une
ancienne camarade de jeu. Condi se plie aussi aux règles strictes
imposées par les siens pour se protéger des rigueurs du racisme qui
sévit alors dans sa ville natale, Birmingham, Alabama. On ne boit
jamais à la fontaine, puisqu'il y a fontaines séparées. Et on attend
d'être rentré chez soi pour n'avoir pas à faire pipi dans les WC
ségrégués. Une de ses copines d'école enfantine compte parmi les
petites victimes d'une bombe jetée en septembre 1963 par les
racistes locaux au coeur d'une église noire.
A Denver, Colorado, où la famille émigre parce que John a été appelé
à un poste flatteur à l'université, les droits civils votés en 1964 font
moins de vagues que dans le deep South. N'empêche. Condi a
renoncé à son rêve de devenir pianiste de concert parce que,
juge-t-elle, «il lui manque l'étincelle» qui fait les grands artistes.
Va-telle se laisser décourager par l'humiliation qui, à la suite d'un test
d'aptitude scolaire, a fait dire à un expert qu'«elle n'a pas l'étoffe
d'une intellectuelle»?
Non, la confiance en elle que lui ont instillée ses parents lui permet de
ne pas douter. D'ailleurs, ses performances au lycée lui valent bientôt
une bourse.
A 17 ans, à l'Université de Denver, elle découvre les sciences
politiques, et plus particulièrement les études soviétiques grâce à un
professeur, Josef Korbel, ancien diplomate tchèque et père d'une
future secrétaire d'Etat, Madeleine Albright. Tout ce qui est russe, à
commencer par la langue, va devenir sa passion dominante et
l'amener à séjourner à Moscou et Leningrad. Quand, dix-huit ans plus
tard, expert des affaires soviétiques, elle accompagne George Bush
Senior au sommet de Malte, le président d'alors la présente à
Gorbatchev en disant: «Tout ce que je sais sur l'URSS, je le sais grâce
à Miss Rice...»
Elle n'a pas chômé, en effet. Prix d'excellence au pluriel, doctorat,
études post-doc à Stanford. Outre le russe qu'elle parle aisément, elle
lit le tchèque et le français. Elle frappe par le sérieux de son travail, la
clarté de son esprit, son assimilation rapide des matières les plus
complexes. Par son calme aussi, et son autorité naturelle. «Au
charme, note un de ses profs, elle allie une grande fermeté. C'est un
magnolia d'acier.»
Condi aime aussi le football américain. Passionnément. «Le football,
c'est comme la guerre, a-t-elle dit un jour. Il s'agit de maîtriser le
terrain.» Et d'ajouter que la position de patronne de la Ligue nationale
de football aurait pu l'amener à abandonner les Bush à leur sort.
D'ailleurs, elle manque se marier avec un joueur coté de l'équipe de
Denver. Pour une raison non élucidée, l'union ne se fait finalement
pas, alors que la robe est commandée. Aujourd'hui, on ne sait rien non
plus de sa vie sentimentale. «Si elle en a une, disent les journalistes
people à l'affût, elle est très forte.» Autres «faiblesses» qu'elle avoue,
elles, l'amour des chaussures, et sa Mercedes.
Avant d'émerger sur la scène politique, la jeune femme a passé pas
mal de temps sur la côte Ouest. Elle a enseigné à Stanford, où elle a
renoué avec le piano par le biais d'un quatuor - et occasionnellement
en duo avec le violoncelliste Yo-Yo Ma. Elle publie deux ou trois
bouquins de relations internationales trapus. Elle est enfin nommée
doyenne de l'illustre université, après son premier séjour à la Maison-
Blanche où l'a appelée Bush Senior entre 1989 et 1991. Elle a surtout
viré de bord politiquement. Initialement démocrate, elle a été déçue
par Carter, mou devant l'invasion de l'Afghanistan en 1979, puis
séduite par Reagan et sa fermeté face aux Soviétiques.
Condoleezza Rice est pour le port libre des armes: elle a vu les Noirs
devoir se défendre contre les Blancs en Alabama. Elle approuve aussi
le «moins d'Etat». Et «une participation militaire américaine moins
active dans les conflits internationaux». En 2000, elle déclare sur
CNN: «Il n'y a pas de mal à faire quelque chose de bon en faveur de
l'humanité,mais c'est après tout secondaire.» Elle n'a pas d'états
d'âme non plus en diplomatie. Le «donnant-donnant» n'est pas son
truc. «Un gouvernement qui sait ce qu'il veut en général l'obtient», at-
elle d'ailleurs écrit dans son dernier livre, paru en 1996, sur la
réunification de l'Allemagne*.
Elle n'a donc pas de peine à accepter l'offre du candidat à la
présidence Bush Junior quand celui-ci lui propose d'être sa «tutrice»
sur les problèmes internationaux en 1999. Elle le connaît à travers les
parents Bush et apprécie son réalisme, ses manières directes.
Elle n'imagine cependant pas ce qui l'attend: le 11 septembre 2001,
l'Irak, ni bien sûr les dégâts que le Texan va enregistrer dans ses
rapports carrés avec l'Europe.
Contrairement à son prédécesseur aux Affaires étrangères, Colin
Powell, elle va se montrer docile à l'extrême. Ce que lui reprochent
notamment nombre de ses congénères: «Elle a un cerveau d'enfer
soit, écrit Patricia J. Williams, une Noire, columniste de The Nation,
professeure de droit à Columbia. Mais tout son comportement le
contredit. On la voit obéissante, faisant son devoir, discrète, une
ancre au milieu de la tempête.»
Une brillante tâcheronne? L'ancien chef antiterroriste de «W», Richard
Clarke, lui reprochera avec véhémence son absence d'imagination,
sinon sa passivité, quand il lui envoie des messages d'alerte, puis un
fameux mémo en janvier 2001 - elle est en charge, ne l'oublions pas,
de la Sécurité nationale - sur les visées terroristes d'Al-Qaida. Il
insiste, en vain, pour parler directement au président. Alors que Bush
est en vacances tout le mois d'août, Clarke lui envoie une note: «Ben
Laden déterminé à frapper sur sol américain.» Et de citer le précédent
attentat contre le World Trade Center en 1993.
Cela n'empêchera pas Rice de contester qu'il se fût agi d'une réelle
alarme: «La question était de savoir qui allait nous attaquer, où,
quand, avec quoi», se défend-elle devant la commission d'enquête du
Sénat. Le «qui», pourtant, était clair, le «quoi» et le «où» suggérés.
Manquaient, il est vrai, le jour et le nom de la compagnie choisis par
Mohammed Atta et ses camarades...
En revanche, elle ne met pas en doute un instant les armes de
destruction massive que cache Saddam Hussein. Elle «vend» avec
conviction le projet d'intervention en Irak sur toutes les chaînes de
télévision. Est-ce osé de les évoquer à ce stade? Ses anciennes
attaches avec l'industrie pétrolière semblent oubliées, alors même
que Chevron a, en 1995, baptisé un de ses tankers du nom de
Condoleezza. Non, la guerre, ajoutera-t-elle après l'évaporation des
ADM dans les déserts mésopotamiens, la guerre était aussi rendue
nécessaire «par l'aide que Saddam apportait au terrorisme».
Quel président a osé rêver meilleure servante? La sénatrice
démocrate californienne Barbara Boxer n'a pas manqué de le relever
lors de l'audition de Rice avant sa confirmation aux Affaires
étrangères: «La résolution que nous avons votée autorisant la guerre
portait uniquement sur les armes de destruction massive. Point final.
Votre loyauté au président Bush l'a emporté sur votre respect de la
vérité.»
Condoleezza n'a pas apprécié.
*Germany Unified and Europe Transformed, Harvard University Press,
1996