Au foutoir de l'histoire
Poulidor passe devant Baudelaire. Une question de
mollets, sans doute. Ou cette vigueur de pectoraux qui
permet à Balavoine d'écraser Charlemagne, Jean
Moulin, Prévert et Vercingétorix. Pendant que Yannick
Noah met un set à Albert Camus, et qu'Aimé Jacquet
plante un but à Alexandre Dumas. Là, quand même, un
doute pointe: la postérité a dû forcer sur le champignon
hallucinogène. Non, elle a fait mieux, elle a passé à la
TV! Dans l'émission de France 2 «Le plus grand Français
de tous les temps».
Trois soirées en direct du Sénat, des animateurs
vedettes, des people à n'en plus pouvoir, la caution de
scientifiques et d'intellectuels, bref un budget bonbon
pour un résultat qui est le même que celui des soirées
«trivial pursuit» au coin du feu: fallait répondre de
Gaulle! Ça valait bien la peine.
Ne boudons pas la jubilation éprouvée devant la
copieuse ineptie de ce spectacle faussement sacrilège:
il y a trop peu d'occasions de rire. Une question
demeure néanmoins, sérieuse: que devient notre
rapport à l'histoire? Pourquoi fouiller le passé de
manière aussi frénétique et aléatoire?
Les émissions se multiplient, qui regardent le monde au
rétroviseur: le meilleur compositeur des années
septante, la plus belle chanson d'amour, le plus grand
Français. Immense voyage en nostalgie, qui réussit le
paradoxe de couper avec la vraie histoire: on n'apprend
rien, on ne comprend rien, on picore. Les palmarès
piquent quelques têtes dans le passé, les égalisent dans
des comparaisons sans pertinence, en arrachant les
sources, les effets, le contexte. Des opérations menées
pas trop loin: de toute façon, au-delà de cinquante ans,
on a tout oublié.
Le spectateur a regardé, il a voté, il va se coucher.
Rassuré de partager avec les autres des références
communes, des racines. Il n'a pas bien appris, pas saisi
les courants, les mouvements. Mais s'ils nous disent
qu'il y avait des gens, c'est déjà ça. Papa, je ne sais plus
rien de l'histoire, j'ai tellement peur, raconte-moi une
histoire.
Ariane Dayer