LE REPORTAGE

Diana-Camilla: la guerre des roses

Un mariage, deux fan clubs. Quelque chose a bousculé ce samedi-là,
le camps de la méchante a gagné.

TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN

Vendredi 8 avril, Kensington Palace. Temps de chien, avec option
rafales de pluie à 45 degrés. Typique british. Au pointage de 17:06, le
nombre de bouquets déposés au pied du portail de la résidence de
Diana, feu princesse des coeurs, n'excède pas la douzaine. Maigre
score. On ajoutera encore quelques mèmères recroquevillées sous
leur foulard en k-way, deux touristes américaines et trois japonais. «Il
y a quand même quelques bouquets pour l'occasion», relativise l'une
des gardes du palais. «Normalement on n'en trouve que pendant
l'anniversaire de sa mort.» A la veille du mariage de Charles avec sa
célèbre maîtresse-briseuse-de-ménage, où sont donc les fans de
Diana la merveilleuse? Que font ceux qui avaient juré les grands dieux
qu'ils sauvegarderaient sa mémoire à tout jamais? «On est en mode
alerte, commente la femme en uniforme, mais jusqu'ici tout se passe
dans le calme. Aucune manifestation à déplorer.» Bon sang, dans
moins de vingt quatre heures, Camilla la fauteuse officialisera-t-elle en
toute impunité sa place au chaud dans la couche du futur roi
d'Angleterre?!

Flegmatique au possible, Lynn Bensley, l'une des dames au foulard,
ne voit pas la nécessité de brandir des pancartes. L'heure est au
recueillement et cette sexagénaire transformerait une meute
d'adolescentes écervelées devant Robbie Williams en moines
bouddhistes. «Moi je trouvais important de venir, chuchote-t-elle. Mais
au fond Diana est dans notre coeur à tous. Tout le monde la porte en
son for intérieur. Elle sera toujours notre reine et personne ne pourra
jamais la remplacer.» C'est écrit noir sur blanc sur sa petite carte
voeux: «A toi Diana, notre ange. Tu es la seule et l'unique.» De
l'Autre, on ne prononce même pas le nom. «Je la hais.»

Jusque là tout était simple. Vous choisissiez entre la belle au coeur
tendre, épouse blessée sublimée en grande dame du monde, et la
méchante rottweiler, salace maîtresse mutée en vielle peau de
service. Chacune collait parfaitement à son personnage et comme à la
fin d'un bon Disney, on se sentait bien. La rivalité entre Diana et
Camilla était universelle parce que simple et radicale. Parfaitement
assimilable par tous. Depuis, on a troqué Cendrillon pour les
Indestructibles. Forcément, Diana y laisse des plumes. Aujourd'hui,
l'héroïne est à la fois épouse dévouée et amante décomplexée, cheffe
d'entreprise et brillante ménagère capable de sauver son homme
d'une armée de GI. D'ailleurs, son homme, non seulement elle lui
panse les bobos, mais en plus, elle le tient. De quoi faire grappiller
quelques points à Camilla. Trente ans qu'elle dure. Trente ans qu'elle
brave mariages, divorces, reniement et foudre populaire. In-des-tructible,
c'est le moins qu'on puisse dire. «J'ai beaucoup aimé Diana en
son temps. Mais Camilla est celle qui a su garder Charles. C'est d'elle
dont il a toujours eu besoin, et on se doit de les soutenir.»

Où l'on apprend que Charles mérite une épaule
Samedi 9 avril, Windsor, 8:48. Peu de monde encore sur les lieux du
crime, mais c'est toujours plus que ce que Diana récoltât la veille.
Helen, elle aussi dans la soixantaine, est venue de Dorset dans le sud
du pays. Elle n'aurait manqué l'événement pour rien au monde.
«Camilla s'accorde bien avec Charles. Elle le comprend, elle sait
l'épauler. Elle est discrète et reste en dehors de la lumière.» Et toc
pour Diana, la midinette. Car défendre la future Duchesse de Cornwall
relève d'un acte de maturité. «Il faut tourner la page.» Le message
est unanime parmi hommes, femmes et enfants qui commencent à
s'amasser dans les rues de la bourgade royale. Jeunes ou vieux, popus
ou royalistes, celles et ceux qui ont fait le déplacement pour Charles
et Camilla veulent gagner en sagesse et en sérénité. La période de
déversement lacrymal à la mort de Diana? Un souvenir de jeunesse. A
défaut de renier son passé – l'Anglais finit toujours par regretter ses
excès d'émotivité -, on s'en distancie. Lorsque Yvonne Williams, 67
ans, a brandi sa bannière «Diana forever! Queen Camilla never!», elle
s'est fait exclure par la police comme on vire un adolescent turbulent
d'une réunion de famille. Tout le monde a souri comme par
compassion pour la pauvre retardée. Aujourd'hui, on veut croire que la
nation a atteint l'âge de raison. Et en soutenant Camilla, on se sent
grandi.

Tout de même. N'est-ce pas shocking d'épouser sa maîtresse? Pas si
c'est pour le bien de Monsieur. Comment diable n'y avait-on pas
pensé? Voici donc l'attribut majeur de Camilla: enfin quelqu'un qui
comprend pauvre Charly. Maltraité par son père, mal aimé par sa
mère, incompris de son ex-femme, il était temps qu'une femme, une
vraie, fasse fleurir ce fragile bourgeon. «A présent, Charles va enfin
pouvoir exploser. Tenir son rôle. Vous verrez, maintenant que son
union avec Camilla est légitimé, il va beaucoup nous surprendre. Ce
sera un très bon roi.» Arthur - «Vous savez que c'est le deuxième
prénom de Charles?» - est un royaliste pur. Il égaye volontiers son
propos de délicieuses considérations misogyno-conservatrices. «Une
femme qui sait tenir sa langue réussira toujours mieux.» Ou encore:
«Camilla sait supporter les colères de Charles. Elle ne va pas lui
répondre, elle ne va pas pleurnicher, elle sait être patiente. Elle sait
qu'au fond, il est un homme attentionné.» Mais ce qui compte le plus
pour Arthur, c'est qu'à respectivement 57 et 58 ans, Charles et
Camilla sont un couple «bien assorti» et que grâce à eux «toute la
famille va gagner en maturité.» Et ça, ça met un peu d'ordre dans le
tableau entaché de ces trente dernières années.

Aux histoires de princesse succède donc un nouvel idéal de couple. La
complicité qualité Duracel. Plus elle dure, mieux c'est. Même les plus
jeunes s'en émeuvent. «Ils sont génétiquement compatibles. Ça se
sent, ça se voit.», explique Mandy, 21 ans. Côté olfactif, on ne se
prononcera pas, mais côté physique, on en conviendra. «Ces deux-là,
ils se comprennent, s'enthousiasme le frère de Mandy. C'est un vrai
mariage d'amour. Il n'y a pas de doute, cette fois!» Katy, qui du haut
de ses 7 ans et demi ne rechigne nullement à vous expliquer la vie,
conclut avec entrain: «Je suis certaine que ce sera un mariage réussi.
Very successful! Elle est la bonne personne pour Charles.»

A Windsor, tous les moyens sont bons pour déscandaliser l'affaire
Charles and Camilla - «Ils ne pouvaient tout de même pas rester toute
leur vie dans une situation illégitime» - et s'approprier la nouvelle
membre de la famille. Diana, c'était un concentré de conte de fée.
C'était comme pour de faux. Camilla, elle, c'est de la réalité brute de
décoffrage. «Elle a les pieds sur terre» est une expression qui revient
régulièrement. C'est une manière de dire que contrairement à Diana
super star éphémère, Camilla, super tailleur résistant, évolue dans un
monde plus familier. Plus vrai. Elle en devient forcément plus...
accessible. «Ceci n'est pas un mariage de conte de fée, mais un
mariage réaliste. Pour ça, je crie hip hip hip hourra!» écrivait la
journaliste Lynn Barber de The Observer, dans son plaidoyer pour
Camilla.

Aimer Camilla, l'accepter, est-ce à dire qu'on renie Diana? «Diana
était une personne merveilleuse. Elle n'est pas oubliée, mais elle
appartient à un autre monde. On ne peut plus les comparer entre
elles.», consentent les mamies du premier rang devant l'entrée du
Guildhall, 17 minutes avant l'arrivée de la Rolls. Le quota minimal
d'admiration concernant la défunte Princesse de Galles est donc bien
préservé. Même l'ouvrier du cinquième chantier de Heathrow devant
son litre de bière n'en démord pas. «Je me tape complètement de qui
se marie avec qui, et je déteste la famille royale pour tout le pognon
qu'elle nous coûte. Mais Diana..., c'était un ange, quoi.» Pour éviter la
guerre civile, les Britanniques ont compris qu'il suffisait de changer les
règles du jeu. Dorénavant, Diana ne joue plus dans la même catégorie
que Camilla. Au vestiaire les gants de boxe! Convaincus par Camilla
ou nostalgiques de Diana, personne ne veut ouvertement faire
rivaliser les deux blondes. «Je ne regarderai pas la télé demain, voilà
tout», confiait une autre Diana-addicted agenouillée aux portes de
Kensington. «Je n'aime pas Camilla, mais c'est à la famille royale que
j'en veux, car c'est eux qui l'ont tant fait souffrir.»

Où l'on apprend que l'une des deux était vierge
Opposer Diana à Camilla aujourd'hui, pour les supporters de la Rose
d'Angleterre, comme chantait Elton, c'est l'abaisser aux rangs du
commun des mortels. Impensable. Car comme on vous l'a dit et
répété: Diana est un ange. Elle est pure. «Elle était vierge au mariage
vous comprenez, développe Lynn Bensley. C'est pourquoi ils l'ont
utilisé elle, plutôt que Camilla. Ils voulaient juste une génitrice pour
produire les héritiers aux trônes. Mais ils n'avaient pas prévu que
Diana allait apporter bien plus au monde.» Inspirés par «l'exceptionnel
générosité» de la princesse, porté par «son message universel de paix
et de bonté», certains se sont sentis poussés des ailes. Alan et Joan
Berry sont les célèbres fondateurs du Diana Circle. Ils voient
régulièrement la princesse en rêve et celle-ci leur confie des
messages. La malédiction de la fontaine boueuse? Une manière divine
d'envoyer paître la famille royale avec ses semblants d'hommage
indigne d'une sainte. Même les plus modérés, s'accommodent
facilement d'une Diana sanctifiée. Le pardon imploré publiquement
par Charles et Camilla lors de leur bénédiction nuptiale, apaisera-t-il
les coeurs meurtris? «Mais ce n'est pas à nous qu'il faut demander
pardon! C'est à elle. C'est elle qui a souffert pour nous!», s'emporte
Joanne, le bouquet de roses, encore en main.

Samedi 9 avril, Windsor, 16:03, file d'attente à la gare royale pour la
pause pipi. «Elle ne va pas gagner, lance la première. Jamais.» «Tu
verras, elle est mature maintenant, c'est elle qui va l'emporter.»
Instantané de confrontation directe. Les réminiscences de la bonne
vielle compétition entre les deux figures féminines les plus célèbres
d'Angleterre avec Margaret Thatcher, font tourner des têtes. Avant
que n'intervienne un troisième: «Vous aviez parié sur Green Tango?
Aucune chance de la voir gagner.» Personne n'a oublié qu'en ce jour
royal, avait aussi lieu la plus grande compétition équestre du pays. Ni
Diana, ni Camilla était de la partie.

LE SONDAGE

Etes-vous plutôt Diana ou Camilla?

 

LE SONDAGE

Etes-vous plutôt Diana ou Camilla?

Envie de réagir? courrier@journalsaturne.ch