ÉCOLE

Youpi, Kevin entre à l'école genevoise!

Il a commencé sa scolarité en Valais, mais ses parents viennent de
déménager à Genève. Reportage sur les découvertes du bambin.

LE TEST D'ENTRÉE
Ce matin-là, Kevin brandit son carnet de notes (une moyenne de 5,7
sur 6) pour le montrer à sa nouvelle maîtresse. Qui le referme sans
regarder. Et soumet le garçon à une série de tests: évaluation de
l'estime de soi et psyché, capacités relationnelles et
communicatrices, psychomotricité du moi profond, constellation des
différents chapitres du roman familial, propreté des préaux. Une
journée d'analyses, qui mobilise quatre personnes: l'enseignante, un
assistant social, un psychopédagogue, un psychomotricien. Le reste
de la classe a congé, puisque toute l'équipe pédagogique est
mobilisée.
Le soir, les parents sont convoqués pour être confrontés à un «vrai
problème»: «Kevin a une carence, il n'est pas mature pour son métier
d'apprenant. Il a trop de connaissances figées, et pas assez de
compétences relationnelles». Le père demande à quel niveau on va
mettre son fils. Le ton monte: «niveau» est un mot qui n'est plus
utilisé, il est par trop discriminatoire.

LA CLASSE
Kevin a de la chance: il est tombé dans une classe en rénovation.
Tous les niveaux sont mélangés, il y a 17 nationalités différentes et
seulement 19 élèves depuis que les parents ont déposé une pétition
auprès de la Commission de recours de l'instruction publique pour
dénoncer le fait que le nombre moyen d'élèves par classe a passé, en
douze ans, de 18,9% à 20,5%, une hausse scandaleuse de 8,5%.
Kevin demande à l'enseignante: «Je n'ai pas compris ce que m'a dit
Sementic. Pourquoi il y a des élèves qui ne parlent pas français?» Elle
en perd son souffle: «Cette question est déplacée. Tu vas aller
t'asseoir et réfléchir une heure. Après, tu feras un dessin pour
t'expliquer. Et, ce soir, tu passeras chez le psychomotricien.»

LA PREMIÈRE MATINÉE
Kevin voulait s'asseoir à son pupitre, mais il n'y a pas de pupitre. Les
enfants sont disposés en rond au milieu de la salle, chacun devant
une petite bougie allumée. Ils doivent raconter «la dernière fois où tu
as eu de la peine». Kevin s'ennuie, il lance: «Maîtresse, maîtresse, on
fait du calcul ou de la lecture aujourd'hui?» Elle éclate du rire tolérant
caractéristique des premiers jours: «Il ne faut pas m'appeler
“maîtresse”, que dirais-tu si je t'appelais “élève”? Tu as une identité,
Kevin, et moi, j'ai la mienne. Tu m'appelleras Géraldine. Et,
aujourd'hui, on va regarder un dessin animé: il faut d'abord que vous
appreniez à aimer l'école.»

LE PREMIER APRÈS-MIDI
Chaque élève doit parler du dessin animé et évaluer: où il l'a touché,
ce qui l'a ému, ce qui lui rappelle des pleurs et ce qui lui rappelle des
rires. Ceux qui ont compris le film doivent l'expliquer aux autres: aux
«allophones» (Kevin demande: «Quoi, il y a un téléphone?») et à «nos
chers migrants». (Kevin demande: «C'est des oiseaux?») Géraldine
les laisse seuls pour cette heure de dialogue: elle a une réunion de
projet de classe.

L'HEURE D'ÉCRITURE
Kevin demande une feuille quadrillée. Géraldine n'a que du papier
blanc parce qu'il ne faut pas «enfermer les lettres dans les carrés».
C'est trop contraignant pour l'enfant. Au sommet de la feuille, Kevin
écrit son nom, comme il l'a appris: le K en majuscule et le reste sans
qu'une lettre dépasse la taille des autres. Géraldine s'étonne:
«Pourquoi laisses-tu tout ce blanc? Approprie-toi l'espace, exprime
tout ton toi.» Kevin regarde ce que font les autres et se met à
gribouiller des couleurs, comme eux.

L'HEURE DE CALCUL
L'heure de calcul est annulée. Les parents ont trouvé une directive,
placardée sur la porte d'entrée: «Depuis la surmédiatisation de la
dernière place genevoise dans les comparaisons intercantonales de
l'enquête PISA, les heures de mathématiques sont interrompues. Une
équipe de psychologues est à disposition de tous (enfants, parents et
enseignants) pour reforger un équilibre et pour extérioriser le
traumatisme induit par cette injuste stigmatisation de l'école
genevoise. Une cellule d'écoute est mise sur pied pour les parents
inquiets de la discrimination dont pourraient souffrir leurs enfants
dans leur carrière d'apprenant.»
Kevin est déçu, il adore les maths et voulait montrer qu'il connaît son
livret. Géraldine marque un léger signe d'impatience: «On ne dit pas
“livret”, ça, c'est la vieille école. Ton contexte environnemental a
changé, Kevin. Tu vas goûter à la liberté de ne pas te plier à ce genre
d'exercice stérile. Et cesse de dire que tu sais calculer, cela blesse tes
camarades. Ça entame leur confiance en eux.»

LA CONVOCATION DES PARENTS
Géraldine alerte les parents de Kevin.
- II est trop normé et manque de liberté intérieure.
– Il s'impose trop d'interdits. La preuve: il ne parle jamais sans lever
la main avant.
– Il enferme l'enseignant dans un rôle dominant.
– Il a une fêlure dans son squelette émotionnel.
– Votre enfant a-t-il un doudou ou un objet proche à qui il puisse se
confier?
– Est-ce qu'il pleure assez?
– Kevin fait une résistance non assumée à la présence de nos 17
allophones.
– Ce n'est pas parce qu'il a un certain nombre de connaissances
figées qu'il va acquérir les compétences nécessaires en
développement identitaire.
– Ici, on ne parle pas de programme mais de projet pédagogique!
– Kevin lève si souvent la main que notre psychomotricienne a repéré
une asymétrie entre ses deux clavicules qui pourrait correspondre
à son déséquilibre identitaire. Je vous donne le numéro du Centre
médicopédagogique: si vous appelez maintenant, vous pouvez
avoir un rendez-vous d'ici à sept mois. En attendant, avez-vous
entendu parler de ce médicament contre l'hyperactivité, la
Ritaline?
– Je me permets de vous signaler la journée des parents, le 21 juin,
pour favoriser l'intégration relationnelle et le métissage des
cultures. Chaque parent peut amener quelque chose à manger.
Vous avez bien une spécialité de votre pays?

LA RÉACTION DES PARENTS
Les parents sont présents tous les deux, mais c'est le père qui parle.
– Je ne comprends pas ce que vous dites.
– Ben oui, c'est ça le respect, non?
– Et alors?
– Je ne comprends pas ce que vous dites.
– On l'a perdu à Evolène sur le télésiège. Depuis, c'est terminé.
– Vous calculez comment? En décis ou en demi-litres?
– Dix-sept quoi?
– C'est quoi le programme, cette année?
– Vous notez sur 6 ou sur 20?
– Bon, ben, on va pas se mettre de nuit.
– Et, en géographie, ils en sont où?

LE CARNET DE NOTES
En fin d'année, Kevin reçoit son bulletin.
– Comportement vis-à-vis de lui-même et des autres: peu
satisfaisant.
– Capacité à aider les autres apprenants: peu satisfaisant.
– Eveil artistique: peu satisfaisant.
– Amour/désamour des allophones: peu satisfaisant.
– Autres (maths, lecture, écriture): peu satisfaisant.

Commentaire de l'enseignante: Le métier d'apprenant de Kevin est
encore en chantier. Il lui reste un cycle à l'école rénovée pour
apprendre à s'aimer lui-même, donc découvrir l'autre. Grâce à la
rénovation, il va enfin entreprendre une réflexion sur sa manière
propre d'acquérir ses compétences. Il aura ainsi appris à apprendre.

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