Mélancolie des hauts et débat
La télévision sait-elle encore débattre intelligemment? A regarder
«Infrarouge» sur la TSR, il est permis de douter.
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
Infrarouge, l’émission phare de la TSR, aime rebondir sur l’actualité.
Une votation est-elle en vue, un phénomène de société pointe-t-il ses
implants mammaires à l’horizon, aussitôt un parterre d’invités vient
s’inféoder à la règle manichéenne du pour ou du contre. Au nom de la
dialectique et de l'idéal voltairien, en effet, l’émission confronte
obligatoirement des adversaires. Or, cette polarité contraint
Infrarouge à convier des intellectuels contre des émotifs, des clowns
blancs contre des Auguste, des humanistes contre des fachos. Le
sommet fut atteint lors du débat sur le pacs où, devant une Marianne
Huguenin insolente de dignité, l’arrière-ban de l'homophobie sectaire
déversa des propos éculés. Fallait-il vraiment lui donner la parole? La
démocratie à la télévision se mesure-t-elle à l’aune du temps de
parole équitablement réparti? N'est-elle pas ailleurs, dans l’éducation,
la tyrannie de l’effort intellectuel imposé au plus grand nombre? La
télévision n'est-elle pas militante et morale? Qui prend parti, résiste
au populisme, combat le nationalisme, ne craint pas de censurer les
cons, de bâillonner les menteurs? Il semble en effet que seuls
l'élitisme et le despotisme éclairé éloigneront Infrarouge de la
téléréalité, à quoi le temps de parole offert parfois à n'importe qui ne
peut en définitive que l'apparenter.
En 1514, Albrecht Dürer reprenait un thème alors très populaire, la
mélancolie, qui stigmatise la femme paresseuse, représentée
traditionnellement en train de dormir devant sa quenouille. Toutefois,
Dürer nous livre une oeuvre exigeante. On y voit, assise sur une dalle,
près d’un édifice inachevé, une femme plongée dans l'inaction. Le
lieu est froid, solitaire, non loin de la mer, par une nuit qu’illumine
l’éclat inquiétant d’une comète. Tout autour d'elle sont disposés pêlemêle
des instruments propres à la géométrie, mère de tous les arts.
Bien qu’ailée, Melencolia est tapie. Entourée d’objets aptes à
façonner le monde, elle se contente d’actionner machinalement un
compas. Elle ne somnole pas pour autant. Les yeux grands ouverts,
elle médite. La Mélancolie cesse ici d’incarner une fainéante pour
devenir une Muse en panne d’inspiration, livrée au désespoir, parce
que incapable de satisfaire aux aspirations nouvelles des artistes de
la Renaissance. L’habileté technique, la science géométrique et
l’imagination que la muse prodigue ordinairement à l’artiste lui
permettent tout au plus de refaire le monde, d’en comprendre les
phénomènes célestes, mais pas de s’élever dans la nue
métaphysique, d’accéder aux vérités éternelles et à Dieu. Tâcheron
du réel, l’artiste n’a pas les moyens de ses ambitions théologiques et
sombre dans l’humeur noire. Car elle incarne la plus haute exigence
intellectuelle au détriment d'une représentation populaire et
simpliste, la Melencolia de Dürer est aujourd'hui encore l'emblème de
la Renaissance. Et depuis lors, Charles Perrault excepté, plus
personne ne s'est permis de décrire une femme endormie auprès de
sa quenouille.