Grisélidis Réal, je ne te pleure pas
TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN
Grisélidis Réal, ils te pleurent tous, je ne te pleure pas.
J’entends ta voix. Je ne pleure pas. Tout de même, je
regrette. Ce n’est pas toi qui as gagné. Ni contre le
cancer ni contre le temps moderne, et le cancer au
moins t’a lacérée sans se cacher. Le temps moderne est
plus secret, plus pervers, plus infect, plus sordide. Il tue
aussi et pas seulement les prostituées honnêtes. Il tue
tout, le temps moderne et surtout l’esprit.
Ils pleurent, Grisélidis, ils regrettent la combattante, la
diseuse, l’écrivain (ils diraient l’écrivaine…), mais
combien se retournent un instant, sur ton combat? Une
lutte contre les mensonges et les faux-fuyants et les
faux-disants. Ils expliquent et rappellent bellement que
tu bataillais contre «l’hypocrisie qui enferme les
travailleurs du sexe», mais ils disent travailleurs du
sexe justement et pas prostituées, parce que
prostituée, ça ne fait décidément pas assez écrivaine et
beaucoup trop pute et tant pis pour l’hypocrisie.
En réalité, il y a bien de quoi en crever, de ces fauxsemblants,
de ces mensonges permanents, de cette
fausse liberté de parole. Il y a bien de quoi en mourir de
ce temps d’inconstance où tout le monde baise tout le
monde en disant que c’est normal, que la passion vaut
la raison, que le plaisir comme le fric valent bien
quelques vilenies. Il y a bien de quoi en périr, de ce
bordel affreux, de ce relativisme permanent qui fait du
faux l’égal du vrai, du beau l’égal du laid, qui fait de soi
la mesure de tout et de la dignité d’humain la mesure
de rien.
Il y a bien de quoi en crever, Grisélidis, de ce temps
moderne, de ce temps du mépris de la générosité et de
l’honnêteté et de tout ce qui fait la vie.
Grisélidis Réal, ils te pleurent tous, je ne te pleure pas.
J’entends ta voix. Je ne pleure pas. Généreuse, honnête,
vivante, tonitruante même et te voilà bientôt avec une
poignée de terre dans la bouche. Je hais l’époque et le
cancer qui égorgent jusqu’aux larmes des gens
sincères.