PIÈGES À CONSOMMATEUR

Les masses ont-elles droit à la culture?

TEXTE: JACQUES NEIRYNCK

Il y a de quoi se poser la question. Jadis, la culture était précisément
ce qui distinguait l’élite de la masse. Aujourd’hui, la culture est
monopolisée par la masse: il n’en reste plus pour l’élite. Des
charters entiers déferlent sur Paris, Séville, Vienne et Florence. Pour
les agences qui laissent paître ces troupeaux, un touriste ne «fait»
pas Paris, sans «faire» la tour Eiffel et Mona Lisa. Comment passer à
Florence sans aller voir le David de Michel-Ange? Des files
s’étendent à l’infini sous la canicule d’août pour accéder à la
pyramide du Louvre (7 millions de badauds par an) ou au Musée des
offices (1,5 million).

L’homme de goût renonce alors à vérifier sur pièce ses souvenirs
d’étudiant, datant de l’époque où les musées étaient accessibles
parce que les transports aériens n’étaient pas développés. Il se
rabat sur des musées méconnus, dénués d’intérêt, ignorés par les
agences. Rien qu’à Paris l’esthète agoraphobe peut se promener
quasiment seul au Musée de la contrefaçon qui accueille 50
visiteurs par jour ou de la préfecture de police qui en reçoit à peine
la moitié. Au coeur de l’Auvergne, j’ai découvert un musée désert
consacré à la vielle, instrument tellement grinçant que plus
personne n’en joue.

Bien entendu, les troupes de Yankees ou de Japonais qui défilent au
pas de charge dans les musées prestigieux ne voient rien, non
seulement parce qu’il y a trop de monde, mais aussi et surtout
parce qu’ils n’arrêtent pas de filmer. S’ils entraperçoivent une
oeuvre d’art par une lézarde de la cohue, ils sont franchement
interloqués: que signifie cette toile où s’agitent des gens vêtus de
draps de lit ou même tout nus? Une Assomption? Qu’est-ce que
c’est que ce truc? Mais cela doit être admirable, puisqu’ils ont
tellement voyagé pour y accéder. Le soir, éreintés, le regard
trouble, la gorge sèche, ils tombent d’épuisement sur de mauvais
lits avec la satisfaction d’un devoir pénible accompli jusqu’à la limite
des forces.

Cette juste punition des sacrilèges de musée ne console pas le
véritable amoureux de l’art, réduit à la portion congrue. Les oeuvres
qu’il aime sont assiégées par des abrutis ignares. Il se livre à des
calculs moroses: si 7 millions de visiteurs veulent voir Mona Lisa en
350 jours, cela fait 20 000 voyeurs par jour ouvrable de dix heures,
soit 2000 à l’heure de 3600 secondes, soit 1,8 seconde de
contemplation exclusive par visiteur. Et 7 millions de visiteurs par
an sur cinquante ans de vie touristique, cela ne fait que 350
millions, une misère par rapport aux 6 milliards d’humanoïdes qui
infestent la planète. Le jour où la Chine sera tout à fait éveillée, on
mettra Mona Lisa sous clé.

Justement. C’est une bonne idée. Entre-temps, on pourrait déjà
distribuer des permis de musée, réservés aux élites, au terme d’un
examen approfondi du même niveau que celui organisé par le
Service vaudois des automobiles pour tester la connaissance du
code de la route. Les billets d’entrée seraient augmentés chaque
année, au même rythme que l’assurance maladie. Le visiteur
devrait déposer une caution importante, un billet de 1000 par
exemple, restitué à la sortie au terme d’un autre examen
approfondi sur les connaissances acquises.

L’argent récolté pourrait servir à payer de véritables artistes, pas
des Hirschhorn, qui apprendraient vraiment à peindre et sculpter.
Ainsi, le libre marché résoudrait le problème que l’éducation
superficielle des masses a rendu insoluble.

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