LE PORTRAIT

Patrick, raconte-moi une bavure

Il est celui qui rédige les communiqués de presse de la police
genevoise. Sa spécialité? Relater les bavures.

TEXTE: NATHALIE DUCOMMMUN

Ça fait beaucoup de «p». Prononcez avec moi: Patrick Pulh est porteparole
à la police genevoise et, en plus, il n'a pas de pot. Les
situations «merdiques» selon ses termes, c'est généralement sur lui
qu'elles tombent. «C'est vrai que je les collectionne. Sur les cinq
bavures qui ont défrayé la chronique depuis l'année passée, trois
étaient pour moi.» On n'y pense pas, mais, derrière chaque bavure, il
y a un homme qui, à un moment donné, se retrouve seul devant sa
feuille blanche, respire un bon coup et s'attelle à sa lourde tâche: la
raconter au monde. Ils sont quatre porte-parole à se relayer au
service de presse de la police. Mais, le jour où des gendarmes
décident de fêter l'enterrement de la vie de garçon d'un collègue, le
déguisent en Brésilien noir, simulent son arrestation et le baladent en
plein jour, au centre-ville, attaché à une voiture de fonction, ce jourlà,
eh bien, c'est Patrick qui est de piquet. Pas de bol donc. A lui de
trouver les mots justes, s'il en est, pour communiquer aux médias ce
qui devint la fameuse «affaire Chico». Les 200 francs extirpés par des
gendarmes à un Africain qu'ils soupçonnaient d'avoir volé un lecteur
CD, c'était aussi pour sa pomme, à Patrick. Et, plus récemment, c'est
à lui qu'il incombait de relater, l'affaire du Burkinabé qui criait au
racisme et mordait à pleines dents dans le bras d'un policier.
Alors, pas facile le métier de porte-parole à la police genevoise?
«C'est délicat en tout cas. Il y a des matins, vous vous levez, vous
lisez la manchette des journaux et vous vous dites que la journée va
être dure!» Et parfois même, très dure. «L'affaire Chico, c'est vrai,
c'était la pire. C'était très embarrassant.» Expliquer l'impardonnable.
En désespoir de cause, Patrick Pulh a tenté une touche d'humour. Il
titrait le communiqué de presse: «Quatre gendarmes et un
enterrement». Mais Patrick Pulh sait faire varier son style. Pour
l'affaire du Burkinabé mordeur, il a préféré un titre factuel, plutôt que
drôle. Sobre à tendance dramatique: «Gendarme mordu par un
porteur de l'hépatite B». Pas un résident de Genève, pas un Africain,
non, un porteur de l'hépatite B. «Ben oui, parce que c'est bien ça. Le
pire, ce n'est pas que les gendarmes se soient fait mordre par un
Noir, mais par un porteur de l'hépatite B!» Le 18 mai dernier, le
communiqué qu'il envoya à toutes les rédactions de Romandie est à
inscrire dans les annales. Une véritable démonstration de technique
narrative. D'abord, une succession de détails inquiétants – «Un
homme porteur d'un sac à dos qui effectuait d'incessants va-et-vient
au fond d'une impasse, lieu propice à la cache de drogue.» «Les
gendarmes lui ont demandé de bien vouloir éteindre sa cigarette,
ceci par mesure de sécurité.» Un florilège d'adjectifs et d'adverbes
soigneusement sélectionnés pour qualifier le Burkinabé – «l'irascible
individu» qui a «mordu volontairement l'avant-bras avant de cracher
sur la blessure sachant pertinemment qu'il était porteur de l'hépatite
B» et qui a aussi «crié qu'il avait le sida ainsi que d'autres maladies
contagieuses». Le communiqué de Patrick Pulh, plus long qu'à
l'accoutumée, atteint probablement son climax lorsque, après nous
avoir rassurés sur le sort du gendarme mordu – «Heureusement, ce
policier ayant été vacciné, il n'a pas eu à subir un long traitement de
prévention» – il nous confie que l'hépatite B «cette dangereuse
maladie» peut «évoluer, selon la Faculté, vers une hépatite
chronique, une cirrhose, voire un cancer». Un cancer, Patrick?! Vous
êtes sûr? «Ah, ah! Vous ne le saviez pas ça, hein? Eh bien, moi non
plus, mais c'est vrai. Regardez dans le dico! C'est là que je l'ai lu.
Après, quand je mets «la Faculté» et tout ça, c'est des phrases,
quoi...»1 Outre le style médical, le communiqué regroupe quantité de
genres littéraires différents. On jurerait qu'ils s'y sont mis à plusieurs
pour le faire. «Non, non, jure notre porte-parole, je l'ai écrit tout seul.
Comme toujours d'ailleurs. Mais là, c'est vrai, ayant du temps, je me
suis donné.» Il faut l'imaginer, Patrick, le nez dans son Petit Robert à
recenser méticuleusement le terme approprié pour son communiqué.
Il y a mis un soin tout particulier. Car, cette fois, Patrick Pulh est
convaincu qu'il n'y a pas de bavure. «Je suis persuadé que, dans cette
histoire, il n'y a pas d'acte raciste de base.» Le matin même, avant de
rédiger son communiqué, il s'était rendu à la conférence de presse du
Burkinabé. «Je ne dis pas que c'est impossible qu'un agent traite un
Noir de «sale nègre», mais, là, je n'y crois pas. Et je veux espérer de
toutes mes forces que ça n'a pas eu lieu.» Et puis, il se reprend. Il dit:
«Il y a un côté émotionnel dans cette affaire. Et la police ne joue pas
à ce jeu-là.» Mais c'est trop tard, l'émotionnel suinte déjà à chaque
coin de phrase de son communiqué. A le voir mettre tant de coeur à
défendre ses collègues dans cette affaire-là, on se dit que l'historique
de la bavure pèse lourd. Il faut redoubler d'efforts pour dissuader les
plus méfiants observateurs de la police genevoise. Et il paraît qu'ils
sont nombreux. «Je dirais que c'est la police la plus observée du
monde», affirme-t-il.
Il aurait dû le deviner, Patrick Pulh, que ça n'allait pas être de la
gnognotte, son boulot de porte-parole quand il a quitté la police
judiciaire. Lorsqu'il est «passé de l'autre côté», comme lui le
reprochent certains anciens collègues. A l'examen d'entrée déjà, on
lui filait «un cas merdique» – encore un – «et il fallait rédiger le
communiqué, puis défendre oralement le dossier devant un
journaliste, la hiérarchie et un expert d'une boîte de communication».
Depuis, il répète régulièrement l'opération. Et, plus la situation est
coriace, plus Patrick Pulh soigne le verbe. Un adjectif mal choisi
pourrait suffire à le faire virer. «C'est clair, je suis sur un siège
éjectable.»

1 Vérification faite, 3% seulement des hépatites B évoluent en cirrhose qui
virerait elle-même en cancer «dans le plus sombre des pronostics», selon
l'Encyclopédie de médecine. Mais bon, Patrick, c'est vrai ça peut arriver.

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