CE QUE JEAN DIT

«Le fotte j'aime bien»

TEXTE: DENIS MAILLEFER

Avec deux-trois copains, on est redescendu à la
Pontaise, ça faisait des années que j'y étais pas allé.
Bien sûr y a aussi l'athlétisme, mais je suis pas trop
mordu, c'est jamais que des gaillards qui courent, et pis
tu sais pas trop à quoi y marchent, mais le fotte j'aime
bien. J'allais à la Pontaise déjà quand j'étais tout jeune,
on était debout, aux pelouses, parfois on économisait
pour se payer la tribune sud, celle où tu te les gèles
quand c'est la bise, mais on allait jamais aux tribunes
nord, on disait que c'était rien que les richtos qui
étaient là, des fois avec leurs femmes, des belettes
élégantes avec des manteaux de fourrure qui chuis sûr
connaissaient moins que rien au ballon et qui venaient
se montrer. Pour le derby en 61 contre Servette on était
32 000 c'était beau, et y avait pas de violence hein, on
était à deux mètres des lignes, y avait des gens partout
pas comme mainant avec des grilles et des protections
et des joueurs sécurisés encore plus que le pape et pis
qui gagnent des millions, pas au LS bien entendu, mais
dans les grands clûbes comme le Rèal ou l'Àcé Milan. A
l'époque, je mettais ma cravate pour aller à la Pontaise,
j'en avais qu'une et ma mère me repassait ma chemise.
Les gars sur le terrain c'étaient même pas des pros, ou
à peine, mais on les appelait les seigneurs de la nuit,
texto, c'était les Dürr, les Hunziker, les Eschmann, les
Hosp, les Hertig et consorts, rien que des artistes, sans
compter le Hollandais, là, Kerkhoffs. Ils avaient gagné la
Coupe de Suisse en 64 et en 67, ils avaient fait grève
passque l'arbitre leur volait un penalty. Ils en avaient à
l'époque, ils faisaient ce qu'ils voulaient sur le
terrain, c'était pas des larbins comme aujourd'hui qui
peuvent pas aller pisser sans que l'entraîneur le leur
dise, c'est juste si t'as pas un chef pipi pour la leur tenir
aux gogues tellement ils sont maternés. Mais là c'est
joli, le pâtissier, c'est vrai qu'on se foutait de sa gueule,
au début, mais faut bien reconnaître qu'il est en train
de réussir son coup, avec ces gamins, et pis tant mieux
si les Vaudois reviennent voir le LS, c'est bonnard, tu
croises toujours un vieux copain, tu bois trois décis avec
lui, tu te tapes une saucisse même y sont sonnés le prix
qu'ils les font mainant. Elle est pas mal, cette équipe,
presque que des jeunes, pas de vedettes, et une
philosophie saine, du boulot, des vraies valeurs, pas de
ces équipes où ils achètent les joueurs à coups de
millions moi j'ai toujours l'impression que c'est la traite
des nègres version luxe. Et pis si le LS marche de
nouveau, c'est des soirs où je peux me trisser de
la trappe avec la bonne esscuse et éviter le blabla de la
patronne deux-trois heures.

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