Trop dur, l’art moderne? Essayez l’ancien!
Alors que la 51e Biennale de Venise bat son plein, il est bon de
rappeler que la majorité du public ne comprend rien à l’art
contemporain.
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
Cette année, et depuis bientôt trente ans, la Tate Gallery de Londres
met à jour et réédite régulièrement un best-seller, A Child of six could
do it (Un enfant de six ans pourrait le faire), qui réunit des dessins de
presse attestant de la perpétuelle inaptitude des masses à l’égard de
l’art abstrait et contemporain. A l’en croire, la majorité des amateurs
d’art pleure encore et toujours feu la peinture figurative et adopte, à
l’égard de la modernité, une attitude empreinte d’incompréhension
ou de «surcompréhension». Ainsi, cette caricature du Charivari datant
de 1877 où l’on voit un gendarme interdisant à une femme enceinte
l’accès à une exposition impressionniste ou encore ce dessin de
presse d’aujourd’hui qui met en scène deux gardiens de musée
observant un groupe de spectateurs en extase devant une oeuvre au
mur. L’un des gardiens dit à l’autre: «C’est pas moi qui vais leur dire
que c’est une bouche d’aération.»
Toujours selon le livre, le grief fait à l’art contemporain perdure, de
l’impressionnisme à nos jours: c’est comme une langue étrangère que
seule une élite peut traduire. Alors qu’avec la bonne vieille figuration
des siècles passés on savait de quoi il était question. La lisibilité
rassurait, on pouvait tisser avec la toile des fils intentionnels. Fatale
erreur, en vérité, car, depuis la Révolution d’octobre et les peintresouvriers
cubistes, l’art s’est fondamentalement démocratisé, tandis
que la peinture de la Renaissance se caractérise par de savants
rébus. Voyez l’étonnante Allégorie de l’amour et du temps (1546) du
très sérieux, très grave et très moraliste Italien Bronzino. On y voit,
au centre, une grande femme qui dévoile sa chair marmoréenne,
c’est la Luxure que tient voluptueusement embrassée un jeune
Cupidon. A droite, sans ailes, un bracelet de clochettes au pied et
s’apprêtant à jeter une brassée de roses sur le couple enlacé, se
dresse rigolard et frétillant le Jeu folâtre. La scène est complétée par
la Jalousie qui s’arrache les cheveux et par une délicate jeune fille
doublement trompeuse: sa main droite, tendant le miel, est une main
gauche et sa main gauche, tenant un scorpion, est une main droite,
tandis que son corps est celui d’un effrayant dragon à écailles. Au sol
traînent deux masques inquiétants dénonçant l’illusion. Enfin,
derrière cette allégorie des plaisirs et des tourments de l’amour, le
Temps surgit, qui dévoile la scène. Il est accompagné de la Vérité,
mais voici que cette figure elle-même, aux yeux vides et dénuée de
boîte crânienne, s’avère être un masque… Théâtre de la vanité avec
son cortège de mensonges, la toile de Bronzino ne se livre pas aussi
facilement que la Luxure. Aujourd’hui encore, sa lecture est des plus
hasardeuses. Si l’on en croit les Monty Python en effet, tout l’intérêt
du tableau réside dans le grand pied de Cupidon qui s’apprête à
écraser une frêle colombe. Cette scène insoutenable animera les
génériques déjantés de tous leurs films. Bronzino chez les comiques?
Décidément, on n'y comprend plus rien…