Qui couche avec qui? La nouvelle traque
Messieurs dames les politiciens: à poil! Jusqu'ici, c'est la presse qui
déballait votre vie privée, aujourd'hui, vos collègues s'en chargent
aussi. Attention, la nouvelle traque à l'intimité a commencé.
TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN
L'Espagne donne traditionnellement dans la mise à mort du taureau.
Jean-Claude Rennwald, lui, offre à la Suisse romande la mise à nu de
l'élu. La scène est surréaliste. Avec sa finesse légendaire, le conseiller
national socialiste fait le coming out forcé du conseiller d'Etat
jurassien, Jean-François Roth. En direct live sur les ondes de la Radio
suisse romande, il lâche, la voix graveleuse: «Si cet homme dont tout
le monde connaît les orientations s'était engagé pour le pacs, il aurait
eu un certain poids dans les milieux catholiques. S'il avait fait son
coming out, le Jura aurait peut-être dit «oui.» Cela se passe le
dimanche 5 juin à l'issue d'un débat dans l'émission Forum consacrée
aux dernières votations fédérales. En toile de fond, le rire gras des
autres invités. Une délation sur la place publique, c'est déjà énorme.
Mais la scène ne s'arrête pas là: pris de court, le journaliste, Pascal
Décaillet, donne le numéro de téléphone à composer «au cas où,
monsieur Roth, vous souhaitez réagir». C'est ça, monsieur Roth,
réagissez. Vous avez été dénoncé, alors dites-nous sur-le-champ ce
qu'il en est de vos orientations sexuelles!
On connaissait jusqu'ici la traque people qui engrosse les ventes: «Le
ministre Borloo passe ses vacances avec la journaliste Béatrice
Schonberg!» Les enquêtes fouille-merdes sur la vie privée des
politiciens: «Cherchons des photos de Christiane Brunner à poil pour
mieux la descendre en pleine campagne!» Et enfin, depuis quelques
années, la tendance à l'exhibitionnisme des politiciens eux-mêmes.
De la version soft de Moritz Leuenberger – «Oui mon fils est toxico.» –
à la version engagée de Marianne Huguenin – «Oui, je suis homo.» –
en passant par la version médiatique du couple Borer. Mais ça, la
dénonciation de l'orientation sexuelle d'un élu, lors d'un débat
politique, voilà une première en Suisse romande. Avec l'affaire
Rennwald, «oui, c'est vrai, je trouve qu'un cap est franchi», reconnaît
Pascal Décaillet de la RSR. Une nouvelle manière de faire de la
politique est-elle née? Une nouvelle exigence de transparence
sexuelle obligée a-t-elle émergé? Personne ne veut le croire, la
plupart des journalistes préfèrent dire «qu'il s'agit d'un dérapage
isolé». Ouf. Voilà une explication bien rassurante: si c'est isolé, il ne
nous incombe nullement de nous en responsabiliser, n'est-ce pas?
Les médias s'en lavent les mains
La presse, la première, n'a pas l'intention de jouer le rôle de gardefou.
Pour une fois que ce sont les politiciens eux-mêmes qui cèdent à
la tentation et se chargent du sale boulot, elle s'en réjouirait presque.
Même le plus sérieux des quotidiens de Suisse romande. «La
déclaration de Jean-Claude Rennwald était publique, explique le
rédacteur en chef du Temps, Jean-Jacques Roth. A partir du moment
où c'est posé dans le cadre d'un débat public, ne pas en parler serait
une forme d'hypocrisie.»
Deux des principaux quotidiens romands ont effectivement consacré
une page à l'épisode de coming out forcé par Rennwald. Le Matin,
c'était sans surprise, mais Le Temps... Vous parlez bien de ce journal
d'une rigueur, d'une droiture et d'un sérieux irréprochables? Si, si.
D'abord, un papier «sociologique» sur le «non» du pacs dans le Jura
et un compte rendu sur «l'atteinte à la sphère privée d'un ministre
jurassien. Puis un commentaire choquant qui salue le coming out
forcé de Jean-Claude Rennwald comme une «bravade» et une
occasion pour le ministre Jean-François Roth de «rebondir pour faire
oeuvre d'utilité publique». Plus fort que Le Matin, Le Temps invite les
élus à baisser leur pantalon et dévoiler leurs préférences sexuelles.
Non pas par péché de gourmandise peoplesque, vous n'y pensez pas,
mais au nom de l'utilité publique. A quand des nouvelles listes
électorales avec des étiquettes claires et indispensables pour
l'électorat?
Parti: socialiste.
Sexe: masculin.
Sexualité: hétéro.
Préférence: à tendance sado.
Fantasme: rêverait un jour de coucher avec sa secrétaire.
«Entre intérêt public et intérêt du public», comme le distingue Daniel
Cornu, le médiateur de la Tribune de Genève, la limite s'effrite et le
coeur des médias balance. «Si Jean-François Roth avait appelé
pendant l'émission pour réagir, je ne pouvais me permettre de passer
à côté de ce moment de radio! s'exclame Pascal Décaillet. C'est cet
instinct de fauve qui sommeille en tout journaliste qui m'a poussé à
donner le numéro de téléphone de la radio en direct. Si j'avais
travaillé pour Le Matin, poursuit le journaliste, j'y serais allé à fond.
Mais là, je m'en suis abstenu. Je suis bien conscient de la tête
qu'auraient fait mes employeurs!»
C'est bien en toute logique que Peter Rothenbuehler, le rédacteur en
chef du Matin, justifie la place accordée aux propos diffamatoires de
Rennwald: «Quand c'est le fait de femmes et d'hommes publics, les
médias se doivent d'en parler.» Et, par un magnifique tour de passepasse,
il réussit même à inverser la tendance: c'est à la presse de
boulevard de donner les leçons. «J'ai été surpris par la lâcheté des
autres médias. Rennwald a osé faire ce que personne n'avait jamais
osé avant lui. C'est un coming out forcé et c'est proprement
scandaleux. Nous sommes les seuls à avoir fait notre boulot en titrant
«Scandale» en haut de l'article.»
La faute aux politiciens
Du côté du Jura où l'on pouvait s'attendre à des réactions fortes,
Pierre-André Chapatte, rédacteur en chef du Quotidien Jurassien, fait
tomber les illusions: «J'avoue que l'événement nous a échappé le soir
même, alors, on n'en a pas parlé le lendemain.» Hélas, il ne s'agissait
pas d'une retenue délibérée du journal. D'ailleurs, «après coup»,
Pierre-André Chapatte a des regrets. «Il s'agit de vie privée, certes,
mais la traque ne vient pas de nous. Cette fois, c'est un politicien qui
l'amène sur le tapis. Ça devient donc un fait public, et on aurait peutêtre
dû en parler.» Et de conclure: «La dérive, elle est chez les
politiques plus que dans la presse. Le débat politique est en train de
dévier. Il se durcit au niveau de l'émotionnel. Il n'y a qu'à voir les
affiches de l'UDC aux dernières votations!»
Soit, mais peut-on vraiment comparer la lourdeur du style électoral
UDC à une attaque ciblée sur une personne et sa manière d'aimer?
Au fond, d'où qu'elles viennent, les réactions à l'affaire Rennwald ne
semblent consacrer qu'une chose: la banalisation, pas seulement de
la sphère privée d'hommes – que d'aucuns considèrent comme une
construction bourgeoise – mais aussi de la personne.
Ils ne sont pas nombreux ceux qui s'insurgent contre l'appel à la
transparence sexuelle. D'ailleurs, le Conseil suisse de la presse,
l'organe censé garantir le code éthique des médias, ne se sent pas
concerné par la question. «Nous, on n'agit que sur plainte. Nous ne
sommes pas une agence de surveillance et, d'ailleurs, ce ne serait
pas souhaitable», explique son secrétaire Martin Künzi. «Faux»,
rétorque le journaliste François Gross, médiateur à 24 heures. «Il est
inscrit dans le règlement du conseil qu'il peut agir sur plainte ou de sa
propre initiative», rappelle-t-il. Pour lui, c'est clair, l'affaire Rennwald
«est un dérapage très regrettable. Et le plus gros, dans cette histoire,
c'est que les médias l'ont repris.» Pourtant, Martin Künzi maintient
qu'ici rien n'est suffisamment grave pour justifier une réflexion
d'ordre éthique. En conséquence, tout est permis. Demain, tout le
monde s'amuse à relayer les déclarations sur la vie sexuelle des
politiciens? Voilà qui devrait enfin rendre la politique suisse follement
divertissante...
Homos, levez-vous!
Dans cette affaire, la condamnation qu'on admet, c'est celle de
délation. Mais le fait que le ministre jurassien eût dû faire son coming
out dans le cadre de la votation sur le pacs n'est pas vraiment
contesté. «Au lieu d'une dénonciation faite par quelqu'un d'autre,
c'était à Jean-François Roth de dire ce que beaucoup de monde
attendait», a déclaré le responsable de l'association homosexuelle
Juragai, Régis Froidevaux. Une manière de dire, finalement, que, sur
la forme, Rennwald est coupable, mais sur le fond... Peter
Rothenbuehler suit le mouvement: «Ça fait vingt ans que je dis aux
personnalités de faire leur coming out. Je peux comprendre la
démarche de Rennwald dans le sens militant. Il faut que les piliers
s'engagent!»
L'attente serait donc là, poussant à l'étiquetage obligatoire des
comportements amoureux des politiciens? Autant décréter un
nouveau régime: le totalitarisme sexuel.
Dites la vérité, toute la vérité
On a beau s'évertuer à trouver un intérêt ou une utilité publique au
strip-tease sexuel imposé de nos élus, la question de fond demeure.
Pourquoi donc vouloir tout savoir de leur sexualité? «Question de
fric», répond Christiane Brunner, qui a fait les gros frais de cette
traque à la coucherie. «L'audience, le tirage... C'est une histoire
commerciale, je ne vois rien d'autre.» Dans le cas de Rennwald, luimême
initiateur de la traque, la socialiste y voit simplement «un acte
gratuit». Bref, quand on attaque, «c'est d'abord les femmes qu'on
salit», poursuit-elle. Et ensuite les homos?
Journaliste parlementaire à la RSR, Serge Gumy admet que la
démarche ne s'arrête pas au fric et à la mesquinerie d'un élu isolé. Il
existe une tendance qui prône le dévoilement de la chose sexuelle, et
appelle à la transparence de la sexualité. «Je suis choqué quand
L'Hebdo milite pour que des politiciens suisses fassent leur coming
out. Je suis choqué quand Le Matin dimanche appelle en des termes à
peine voilés des élus de Genève à Porrentruy pour qu'ils s'affichent
pour le pacs. C'est quoi cette nouvelle tyrannie de la vérité qu'on
impose aux politiciens?» Et François Gross d'ajouter: «Le journalisme
a été encouragé par l'exhibitionnisme de passage de ceux qui veulent
leur quart d'heure de gloire. Du coup, ceux qui ne s'exhibent pas, on
voudrait tout savoir d'eux.»
La sexualité, surtout quand elle est tue, fait l'objet des plus grandes
convoitises. On y devine une vérité enfouie et unique. Dans les
années 1970, le philosophe Michel Foucault exprimait cette thèse et
l'inscrivait dans l'émergence de la bourgeoisie dès le XVIIIe siècle... Il
intitulait le premier tome de son Histoire de la sexualité, La volonté
de savoir. Cette volonté-là sévit plus que jamais. Jusque dans la petite
arène politique suisse. «Je ne serais pas étonné que les histoires de
c.. de nos élus s'invitent dans la campagne des élections 2007»,
conclut Serge Gumy. Pas sûr que ça nous réjouisse vraiment de
savoir dans quelle position monsieur Rennwald honore sa femme.
Lexique
Coming out: fait de révéler ou attester de son homosexualité ou de sa
bisexualité.
Outing/outer: fait de révéler ou attester de l'homosexualité ou de la
bisexualité d'autrui.
Rennwald met le Jura à feu et à cran
Dans le canton, pas question de tolérer que l'un de ses élus farfouille
dans la vie privée d'un autre politicien.
TEXTE: BÉATRICE SCHAAD
Comment se faire conspuer dans son propre canton? Demandez à
Jean-Claude Rennwald, conseiller aux Etats socialiste, il connaît tous
les secrets de la méthode. Ses déclarations sur les ondes de la RSR
qui attaquaient le conseiller d'Etat Jean-François Roth au prétexte
qu'il n'avait pas fait son coming out avant la votation sur le pacs, ont
provoqué un rejet général dans le Jura. «Jalousie pour cause de déficit
d'image» pour les uns, «attitude d'enfant gâté prêt à tout pour qu'on
s'intéresse à lui» pour les autres, les réactions sont unanimes. «Tout
le monde a parfaitement compris qu'il avait déliré», dit le conseiller
national démocrate-chrétien Pierre Kohler qui cache mal son bonheur
d'attaquer ce concurrent de longue date et lâche: «Les gens ici sont
plus intelligents que lui.»
Le socialiste aura donc, le temps d'une petite phrase, réussi à faire le
vide autour de lui. «Lui parler? Et pour dire quoi? Vous ne pensez tout
de même pas que je vais m'abaisser à faire une chose pareille!»
s'emporte sa collègue, la conseillère aux Etats démocrate-chrétienne
Madeleine Amgwerd. Le gouvernement lui-même a jugé qu'il fallait
laisser Jean-Claude Rennwald à ses propos boueux et, surtout, «ne
pas en rajouter», raconte le porte-parole Pierre-Alain Berret. La boîte
internet a été assaillie de mails – «et le soutien est venu de tous
côtés, y compris de la part de personnes qui ne sont pas forcément
proches de Jean-François Roth».
Alors, pourquoi tant de haine pour l'«outeur» radiophonique? «Chez
nous, on n'est pas comme sur l'Arc lémanique, on n'est pas très
people et puis on n'aime pas aller fouiller dans la vie privée des gens,
explique Pierre Kohler. «Voyez, moi, si je me promène en slip dans
mon salon, je suis heureux qu'il n'y ait aucun photographe planqué
dans la haie.» Et, en stratège accompli: «Lorsque je faisais campagne
en même temps que François Lachat, j'ai vite compris, quand tout le
monde s'est mis à fouiller sa vie privée, que je devais faire le mort si
je voulais éviter de perdre des voix. La victime, c'était lui.»
L'explication de François Lachat justement s'enfonce plus loin dans
les méandres de l'âme humaine: «On adore pécher, savoir tout ce qui
touche à la vie privée des gens. Mais, en revanche, on déteste celui
qui nous rappelle qu'on aime à pécher.»
Et Rennwald a endossé ce rôle. Mal lui en a pris, car il a fâché jusqu'à
ses camarades. Au Parti socialiste, on fait mine de rien, les mots sont
prudemment choisis, mais le mal est fait. Un homme de gauche qui
dénonce publiquement un adversaire pour ses moeurs sexuelles –
cela colle mal à l'image ouverte que se souhaite le parti. S'il assure
qu'«il n'y a pas eu de conseil de guerre» pour juger le camarade, le
secrétaire politique du PS jurassien, Jean-Yves Gentil, reconnaît
néanmoins que, «comme hétéro de base, il estime n'avoir aucun droit
de forcer quiconque à décliner son identité sexuelle». Reste quelques
amis chez qui le socialiste pourra aller s'épancher. Le comble, mais
c'est bien ce qu'assure François Lachat: «C'est chez les anti-pacs que
Jean-Claude Rennwald a rallié le plus de soutien.»
Pourtant, le socialiste ne s'est-il pas excusé? La belle affaire! Sa lettre
qui transpire un regret de convenance, ses formules prudentissimes
sur le mode «si vous considérez que, par cette déclaration, j'ai porté
atteinte à votre vie privée, je vous prie de m'en excuser...» n'auront
trompé personne sur la sincérité de son pardon et certainement pas
suffi à rattraper sa faute. «Vous appelez ça une lettre d'excuse? Ce
n'est qu'un faux-semblant», s'emporte la conseillère Madeleine
Amgwerd.
Pour avoir voulu «outer» un adversaire politique, Rennwald va-t-il être
à son tour l'objet de persécutions? Ses manières ont tant fâché
qu'elles donnent envie de lui rendre la pareille. On vous glisse
d'ailleurs ici et là quelques pistes d'enquête sur lesquelles on ferait
bien de «gratter». Voilà tout ce qu'aura gagné Jean-Claude Rennwald:
à trop jouer les pères la morale, on le menace de son propre
martinet. Il n'aurait pas pu mieux faire pour ridiculiser le titre de son
dernier livre La gauche qui gagne. Dans le Jura, à droite comme à
l'autre extrême, on est catégorique, s'il devait y avoir des élections
dans deux mois, «c'est clairement Rennwald qui se ramasserait»,
résume cet élu. Et Jean-François Roth qui gagnerait des voix d'avoir
été publiquement malmené.
L'annonce faite par Marianne
Marianne Huguenin n'a pas été «outée», elle a dit elle-même son
homosexualité. Elle condamne toute traque, mais engage à montrer
son visage.
TEXTE: ARIANE DAYER
COLLABORATION: BÉATRICE SCHAAD
Des blocs gris empilés à perte de vue, façon années 1970. Au café du
coin, on retrousse les manches pour faire un jass et se haranguer,
façon Pagnol à la vaudoise. Spécialités: fondue à l'échalote et salade
de thon, «Non, madame, ici on n'a pas de gâteau, on est un café
ouvrier, vous voyez.» Marianne Huguenin serre quelques mains, sort
à grandes enjambées, parce qu'elle ne fait jamais rien à l'économie,
même marcher: «Ils me tolèrent. Mais certains se sont dit: «Renens,
c'était déjà le coin des étrangers, des requérants, des pauvres, voilà
que, à cause d'elle, on va devenir, en plus, celui des homos!» Elle
rigole, continue d'avancer, comme un planeur au-dessus du sol. Elle
est libre. Elle assure qu'il faut «dire d'où on parle», et c'est de là
qu'elle a parlé, du Renens des ouvriers. Etre non seulement la
première politicienne romande de l'histoire à avouer son
homosexualité, mais encore à le faire quand on a cet électorat-là,
celui de la gauche popiste, les démunis, les retraités, les immigrés.
Ceux qui ont d'autres chats à fouetter que les débats sur les moeurs,
ceux qui ont des convictions ou religions sévères et blindées, ceux
qui pouvaient imaginer qu'il y a plus urgent que le pacs.
Elle a tous les courages, c'est ce que le pays a pensé en voyant surgir
cette paisible lionne dans le débat sur le partenariat enregistré. Un
brushing simple, des vêtements amples, vive, directe, mais au phrasé
mesuré, jamais d'excès ni de menaces, juste «une dame», comme
disent les Vaudois. Qui ressemble à votre tante baba, en plus calme.
Sauf que votre tante et son brushing n'ont pas décoiffé toute la
Suisse romande, remporté une votation, ni affiché des préférences
sexuelles: «J'aurais détesté être dénoncée, «outée». C'est d'une
violence extrême.» Et de condamner le dérapage du conseiller
national Jean-Claude Rennwald à propos de Jean-François Roth:
«Rennwald aurait dû se taire. L'«outing» n'est pas la solution. Il
amène à la chasse aux homosexuels. Ceux qui se cachent le font
parce que l'aveu atteindrait leur intimité. Il faut respecter ça.»
Etrange prudence, dans la bouche de celle qui, par ailleurs, répète si
souvent que tout homosexuel doit arriver au coming out, mais «à son
rythme»: «Il faut donner des visages, l'histoire n'avance que comme
ça. C'est par exemple, en racontant des destins particuliers qu'on
lutte le mieux contre la xénophobie.» Une manière d'avaliser la
dictature hétéro: un bon homo est un homo public? «Non, vous ne me
ferez pas dire que ceux qui se taisent sont des lâches, qu'ils devraient
faire comme moi. Je respecte le fait que d'autres ne puissent pas
parler, il y a des moments où, moi-même, je n'aurais pas pu. On n'est
pas tous prêts à faire la même démarche au même moment, mais il
faut prendre le chemin. Le malaise vient du fait que, jusqu'ici, la seule
face visible de l'homosexualité, c'est la Gay Pride. A côté de ça, tout
est caché, il est donc temps de sortir du bois.»
Où l'on apprend qu'elle était mûre
Son coming out, Marianne Huguenin ne l'aurait pas envisagé avant,
ne serait-ce qu'un an plus tôt. Une simple question de «moment de
vie», dit-elle aujourd'hui: «J'étais mûre pour ça, c'est tout. Il arrive un
jour où l'on en a assez de cloisonner. De sortir les petites phrases
barrages pour protéger sa vie privée. On se dit: «Merde, j'ai 55 ans, je
suis grande, j'y vais.» Elle voulait affronter la campagne sur le pacs
sans langue de bois, avec «ce qu'elle est», dire «d'où elle parle», ne
pas «se couper un quart du cortex», ne pas «tromper les gens». Une
définition de la crédibilité politique qui a ses dangers: ne faudrait-il
plus défendre que ce qu'on vit vraiment? Du coup, interdire aux
hommes toute position sur l'avortement, la maternité? Marianne
Huguenin mesure les dangers de sa vision, elle sait qu'il ne faut pas
enfermer les causes: «Je me suis demandé s'il ne valait pas mieux
que la campagne soit menée par un banquier radical. Si je disais ma
réalité, je risquais de piéger le débat sur le pacs dans un combat
homos contre hétéros. Mais j'y suis allée quand même. Je crois qu'on
n'est jamais aussi fort que lorsqu'on vit ce qu'on dit.»
Certains événements expliquent aussi la prise de parole, dégageant
de nouvelles libertés. Le renoncement au métier de médecin, donc la
fin des relations avec ses patients, l'an passé, après l'élection de
2003 au Conseil national. Et la disparition du père. Avant le coming
out, elle a pris le temps d'avertir sa mère, une discussion aussi
complexe que celle d'une quinzaine d'années plus tôt, où elle lui
révélait son homosexualité: «Ma mère a 87 ans, elle allait devoir aussi
l'assumer publiquement. Parler implique une tribu, vous faites quand
même porter un gros truc à la famille.»
Où l'on apprend que Winkelried vit à Renens
Bluffée par son propre courage? Oui, un peu, Marianne Huguenin
marche sur sa modestie naturelle pour admettre: «J'ai dû faire ça
dans un mélange de courage, de naïveté, d'inconscience et de
sentiment de normalité. Et aussi parce que je suis un peu gonflée,
que j'ai le syndrome de Winkelried et que je crois à la psychothérapie,
donc que je pense qu'on peut aider les gens si on s'exprime.» Pour
autant, elle estime ne pas avoir entamé son intimité: «Vous savez,
quand on a dit qu'on était homo, on n'a pas encore dit grand-chose.
Ça n'est pas tout de moi. Je ne vous raconterai jamais mes amours,
mes ruptures, tout le reste.»
Les risques électoraux, la Vaudoise ne parvient pas vraiment à les
estimer: «Ça va me faire perdre des voix, en gagner d'autres. On
verra bien à la prochaine campagne communale à Renens.» Ce
Renens qui l'a d'ailleurs comblée puisqu'il a voté «oui» au pacs.
Le danger aura donc été surtout émotionnel. La popiste se dit épuisée
par cette campagne qui lui a fait rencontrer ce à quoi elle n'avait
jamais été confrontée jusqu'ici: l'homophobie: «On n'est plus dans le
débat d'idées mais le jugement de fond. Quoi que vous disiez, vous
vous sentez jugée d'avance, cataloguée. Au fond, ils vous font sentir
que vous valez moins qu'eux. Après le débat, ils boivent un verre
avec vous et vous serrent la main: ça leur suffit pour penser qu'ils ne
sont pas homophobes, mais c'est un peu court.»
Le vrai changement aujourd'hui, le véritable effet du coming out, il
est tout simple et quotidien: ce sont ces dizaines et dizaines de gens
qui l'approchent pour lui parler de leur propre intimité: «Plus
qu'avant, ils me disent des choses d'eux-mêmes. C'est chouette,
c'est comme si un espace supplémentaire de parole s'était ouvert.»
Où l'on apprend qu'elle va zapper
Reste aujourd'hui à ne pas se laisser enfermer dans le coming out, à
ne pas devenir, comme elle le dit, «l'homosexuelle de service»: «La
politique, c'est sans fin. Je vais m'occuper d'autres dossiers, il y a
tellement de choses qui me mettent hors de moi. Le nonremboursement
des psychothérapies, le nombre de crèches à
Renens, l'interdiction de travail des requérants, le renvoi des 523
demandeurs d'asile vaudois.» Là, la dame se permet la colère:
«Imaginez-vous que, parmi eux, il y a des gens qui ont été réduits à
faire du cannibalisme en Bosnie pour survivre, c'est eux qu'on
renvoie, vous vous rendez compte?»
Pas certain que, sur ces terrains-là, elle remporte le même écho. Elle
en est consciente: «J'ai connu une gloire momentanée, ça va passer.
Le combat sur le pacs, je m'en souviendrai quand même. Je le
raconterai à mes petits-enfants... Ah, non, c'est vrai que je n'en ai
pas. Alors, je le raconterai aux petits-enfants de mes amis, à mes
filleuls.» Et elle rigole, la Marianne des ouvriers, celle qui déboulonne
les clichés sans en faire une cathédrale. La Marianne de Renens.