Condamnation de la tomate hollandaise
TEXTE: JACQUES NEIRYNCK
Jadis, après la saison des asperges venait celle des fraises, puis celle
des tomates. Aujourd’hui, la tomate persiste toute l’année. Pendant
longtemps, j’ai cru qu’elle venait exclusivement du Maroc ou de la
Sardaigne. Elle se présentait à contre-saison, mais elle permettait de
se déculpabiliser à bon compte. En mangeant à perpétuité une
tomate de plus en plus insipide, je subvenais aux besoins de familles
méritantes du tiers monde.
Hélas! J’appris qu’elle vient souvent de Hollande. Cela ressemble à un
canular. Rien de plus dément que de cultiver des tomates en
Hollande. Le climat n’y invite guère. Au mieux, en juillet et en août les
meilleures années, parviendra-t-on à produire un fruit verdâtre et
moisi. Cependant, grâce à la maîtrise des techniques avancées,
d’immenses serres fonctionnent actuellement en Hollande où les
plants de tomate sont cultivés dans un milieu totalement artificiel, la
laine de verre comme sol, l’arrosage comportant des produits
nutritifs, les microprocesseurs qui règlent cette automatisme, les
moyens mécaniques pour récolter et conditionner les fruits, le
chauffage au fuel. Tout cela fait le plus grand honneur à la créativité
technique d’un peuple, peu gâté par la nature à tous les points de
vue.
L’ennui, c’est que la tomate hollandaise n’a pas de goût. Plantée par
un peuple qui n’en a aucun, cela n’a rien d’étonnant. Il s’imagine
avoir produit des tomates au prix le plus bas. En fait, il a fabriqué un
fantôme de tomate, une boule rouge insipide et inodore, dont
l’absorption n’apporte aucun plaisir. Mais cela n’a pas d’importance
pour le Hollandais de base, qui n’éprouve, pour la gastronomie,
qu’une répulsion viscérale. Un être vertueux se nourrit, il ne mange
pas. Une tomate virtuelle suffit à ajouter un brin de couleur dans
l’assiette. On peut, comme le persil, ne pas la consommer.
Les tomates hollandaises sont exportées vers l’Italie où elles
concurrencent la culture locale, au point qu’on peut redouter de voir
celle-ci disparaître. Toute l’année, le Gothard est engorgé du nord au
sud par des camions chargés de tomates bataves, qui sont
transformées en purée de tomates, made in Italy, et réexportées vers
le nord en repassant le Gothard. Le peuple suisse a claqué 20
milliards pour construire un tunnel qui perpétuera cette perversion.
La tomate hollandaise a même été exportée par avions-cargos vers la
Californie. Or, cet Etat jouit d’un soleil abondant. Pourquoi coûte-t-il
moins cher de fabriquer de la tomate en Hollande? L’explication est
subtile: il y a trop de soleil, le climat californien est trop doux pour y
produire les tomates à peau épaisse, qui poussent en Hollande. Or,
des tomates à peau fine, des tomates normales après tout, ne
supportent pas la cueillette mécanique. Et les salaires californiens
sont trop élevés pour autoriser la cueillette à la main. Quelques
kilomètres au sud, des travailleurs mexicains ne demanderaient pas
mieux que de venir cueillir des tomates naturelles. Mais cela n’est pas
possible, car les salaires des Californiens finiraient par baisser si l’on
ouvrait la frontière au tiers monde. Il a donc fallu installer un treillis
métallique de 5 mètres de hauteur au sud de San Diego pour
empêcher l’invasion par les Mexicains. La Californie est tellement
riche que ses habitants ne peuvent se payer que des tomates
artificielles.
Le souvenir de la véritable tomate finira par s’effacer. Comme le
hamburger, le poulet de batterie, la pomme Golden, elle devient un
produit standardisé, universel, intemporel, l’équivalent pour les
humains de la pâtée en boîte pour les toutous.