L'ÉDITORIAL

Formol

Qui a tué la mouette? Un bon titre de polar. Mais la
réalité bat toujours la fiction: la question a bel et bien
été posée, au premier degré, par rien moins qu'un
professeur de philosophie de l'Université de Fribourg.
Au terme du feuilleton du mois d'août – la plainte contre
une oeuvre exposée au Kunstmuseum de Berne – on
aura donc vu l'un des grands éthiciens de Suisse poser
fort sérieusement cette question invraisemblable: qui a
tué la mouette?
L'affaire a été lancée, il y a trois semaines, par Adrien
de Riedmatten, fringant opportuniste valaisan. Le jeune
homme, qui visite les installations d'art contemporain
comme d'autres traversent le rayon nounours de Manor,
est tout choqué d'être choqué par une oeuvre de
l'exposition chinoise Mahjong: une créature au corps de
mouette, tête de foetus et yeux de lapin, flotte dans un
bocal. Il s'agit de dénoncer la manipulation génétique,
mais le visiteur se lance dans une distinction fourbe
entre «l'art et la matière de l'art». Il dégaine une plainte
pour atteinte à la paix des morts, représentation de la
violence et infraction à la loi sur les animaux.
Le musée contre-attaque pour diffamation, les
protecteurs de tout poil (vie, animaux, droit, sinologie,
bocaux de confiture) enveniment la polémique.
Résultat: l'oeuvre est retirée. Un épisode de censure de
plus, après l'affaire de l'exposition Hirschhorn à Paris.
Plus troublant peut-être: cette fois, le veto ne vient pas
des politiciens, mais des exposants eux-mêmes, qui
s'autocensurent.
La morale de la fable du bébé mouette est celle de
l'arroseur arrosé. La logique voulait que nous visitions
cette expo gonflés d'autosatisfaction, forts de nos sept
cents ans de démocratie, écrasant une larme discrète
devant ces artistes scandaleusement exclus par la
répression chinoise. Il aura suffi d'une aile de mouette
pour inverser les vents: en Suisse, la liberté
d'expression et la culture sont, hélas, de plus en plus
menacées. Pas besoin d'ouvrir ce bocal-là: le pays sent
déjà le formol.

Ariane Dayer

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