HISTOIRES DE L'ART

Socrate ou le mépris des larmes

Sur fond de calamités naturelles et de crashs aériens, la
philosophie enseigne la sérénité et le détachement.

TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER

A la rentrée des classes, il n’est pas rare qu’un professeur de
philosophie évoque, en guise d’introduction, la vie et la mort de
Socrate. Son destin exemplaire, sa sagesse, l’art avec lequel il
ruine les présupposés de ses interlocuteurs, l’oralité vivifiante de
son discours, l’injustice dont il fut la victime, sa cause qu’il plaida
durant son procès avec une prodigieuse éloquence, enfin sa
condamnation suivie de sa mort héroïque, tout en lui relève de
l’exemplarité. Socrate est la matrice philosophique par
excellence, son engagement et la fidélité intraitable envers ses
idées passent généralement bien auprès des étudiants.
Le peintre Jacques Louis David a largement contribué à forger
cette perception épique du célèbre philosophe grec. Dans La
mort de Socrate (1787), il le représente dans sa cellule, assis sur
sa paillasse, le torse fier et bombé, le doigt levé vers le ciel,
exhortant ses disciples éplorés et, parmi eux, le fidèle Criton, au
premier plan, qui lui étreint la cuisse comme pour le retenir. A
gauche, le geôlier-bourreau lui tend la coupe contenant la ciguë.
Seul, au milieu des sanglots et des nuques fléchies, au milieu des
bras ballants et des cris impuissants, Socrate affiche un calme,
une rectitude et une détermination extraordinaires. Son bras
gauche décrit un angle droit et sa tête marmoréenne, inondée
de lumière, domine les autres. Il vient juste de chasser
Xanthippe, sa femme, dont l’acrimonie et les gémissements
incommodaient sa pensée, perturbaient son discours. Il est
désormais sur le point de consommer le breuvage létal. Aussi
paradoxal que cela puisse paraître, ni le bourreau ni Socrate ne
regardent le calice empoisonné. Le premier, parce que le
remords le ronge, le second, parce qu’il méprise la mort.
Pendant que le philosophe pérore, sa main droite cherche
distraitement la coupe, la manque et l’on imagine que, dans une
seconde, son regard conduira et rectifiera la trajectoire de la
main. Tout le génie de David est précisément dans cet acte
manqué qui magnifie le courage d’un homme. Il a refusé de
s’évader de prison, ainsi que le lui suggérait Criton, et il attend la
mort comme un homme fourbu les chimères de la nuit. Socrate,
que le calice et l’injuste condamnation rapprochaient du Christ,
s’éloigne irrémédiablement de ce dernier. Le philosophe
dédaigne son trépas, cependant que l’agonie du second se
nourrit de désespoir.
Cette année toutefois, la rentrée des classes s’est opérée sur
fond de crashs aériens en série, de funérailles nationales,
d’incendies meurtriers et de coulées de boue désespérantes. Les
télévisions du monde entier ont retenti des cris, des larmes et du
sang des victimes et des familles endeuillées. Elles ont colporté
les sentiments de rage et d’hébétement en regard desquels le
Socrate de David, avec ses allures de commandeur, paraît
soudain grotesque, immonde ou désuet. On le sait, le philosophe
meurt serein, convaincu que son âme immortelle ira rejoindre le
monde des Idées. Un monde barbare, dépourvu de cette essence
d’humanité qu’on résume d’une larme.

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