Allégorie désespérée d’une Suisse incohérente
C’est à se taper la tête contre les murs: comment peut-on, cet
automne, dire non à Schengen, après lui avoir dit oui ce
printemps?
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
Paul Klee (1879-1940), ce peintre aujourd’hui «nationalisé», qui
est au XXe siècle, ce que Hodler fut au XIXe, c’est-à-dire un héros,
un monument, une pierre d’Unspunnen, Paul Klee donc, de son
vivant, ne fut pas prophète en son pays. Etabli en Allemagne, où
il fréquenta le groupe Der Blaue Reiter avant d’enseigner au
célèbre Bauhaus de Dessau, il éprouva mille difficultés à
regagner la Suisse natale quand le nazisme l’obligea à ranger
précipitamment ses pinceaux. Natif de Berne, il regagna la
demeure familiale pour y mourir, avec un statut de réfugié.
Durant les dernières années de sa vie, il simplifia sa palette,
réduisit les formes à l’essentiel, exprima sa poésie avec une
économie de moyens saisissante. Sur une toile de 1938, Le
rouge et le noir, Paul Klee a peint un disque rouge, légèrement
allongé, situé en haut à gauche du tableau et inscrit sur fond
clair. A l’opposé, il a peint un disque noir, légèrement aplati,
situé en bas à droite et inscrit sur fond plus sombre. Alors que ce
dernier est à égale distance de la base et de la bordure droite de
la toile, le cercle rouge est plus près du sommet que du bord
gauche du tableau. Les deux disques fonctionnent donc par
antinomie, ce que confirme la classification traditionnelle des
couleurs qui distingue les achromatiques (blanc, gris, noir) des
chromatiques (rouge, vert, jaune, bleu, violet, rose et orange).
Plus matériel et plein que le blanc, le noir est l’ambassadeur des
achromatiques, tandis que le rouge, indispensable à la
confection du violet, de l’orange et du rose, est le champion des
chromatiques. A ces oppositions fondamentales s’ajoutent des
contrastes subjectifs: tandis que le rouge est vivant, agité, sans
limites et fort, le noir est mort, immobile, sans possibilités et
silencieux. Ainsi le rouge, irrégulier et excentrique, léger et
aérien, dynamique et ascendant, est l’antipode du noir, régulier
et concentrique, lourd et terrien, statique et apathique. Le rouge
et le noir apparaît donc comme une métaphore du romantisme
où la vie est faite d’une perpétuelle tension entre les aspirations
à l’élévation spirituelle et les contraintes de la réalité bassement
matérielle. Rappelons-nous ces vers de Baudelaire extraits de
L’albatros: «Le Poète est semblable au prince des nuées / Qui
hante la tempête et se rit de l’archer; / Exilé sur le sol au milieu
des huées, / Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.»
Trente ans auparavant, le même peintre avait déjà traité ce
thème dans une gravure intitulée Le héros à l’aile On y voit un
homme malheureux qui contemple la nuée, affublé d’une aile
atrophiée et d’un pied si bien enraciné dans la terre qu’un
arbrisseau y déploie sa première palme. A l’heure où la Suisse
incohérente s’apprête cet automne à dire non à Schengen, après
avoir ce printemps dit oui à Schengen, on ne peut s’empêcher de
voir, dans ces deux oeuvres maîtresses de Paul Klee, une
allégorie formidablement lucide et désespérée de notre pays. Le
romantisme en moins.