L'INFO

Coûts de la santé: vous êtes perdus?
Les spécialistes aussi

Les coûts grimpent, mais de combien? Assureurs, médecins et
fonctionnaires brandissent chacun un chiffre différent. Santé!

TEXTE: BÉATRICE SCHAAD

Il était une fois un pays qui, après quatorze ans d'interminables
tractations, avait mis au point un nouveau système de calculs pour
contrôler les dépenses de santé et empêcher les primes de gonfler.
L'an dernier, Tarmed était selon ses promoteurs un vrai conte de fées.
Or, que découvre-t-on à peine dix-huit mois après son entrée en
vigueur? Il ne permet toujours pas d'avoir une idée précise des
dépenses. Bien au contraire.
Prenez l'exemple édifiant des coûts de la santé attribués aux
médecins de cabinet. Quasiment autant d'estimations qu'il existe de
spécialistes. Dimanche 4 septembre, interrogé dans l'émission de la
TSR Mise au point, le directeur de la caisse maladie Groupe Mutuel,
Pierre-Marcel Revaz, lâche une bombe, sourire en coin: «L'introduction
du Tarmed aura coûté très cher», assène-t-il. Ah bon? Qu'entend-il par
là?
A santésuisse, l'organisation faîtière des assureurs, on pointe les
médecins. Les caisses maladie jugent que les coûts bruts par patient
pour les médecins de cabinet ont grimpé de 5.6% entre 2003 et 2004
(elles évaluent à quelque 4,5 milliards la somme de prestations brutes
versées par l'assurance maladie). Mais le son de cloche est
radicalement différent lorsqu'on interroge les médecins: ceux-ci
voient une évolution deux fois moins forte – un tout petit 3,79%,
«voire au pire 3.99%», calcule Charles Favrod-Coune, président de la
Société vaudoise de médecine et délégué au Bureau de la neutralité
des coûts du Tarmed. Et ce n'est pas l'Office fédéral de la santé
publique (OFSP) qui les départagera, puisque son appréciation est
encore différente: selon ses calculs, l'augmentation est de 4.6%.
Comment expliquer qu'un système – le Tarmed – qui devait permettre
d'harmoniser enfin 26 systèmes de santé cantonaux, sur lequel tout
ce que la santé compte de spécialistes et de lobbyistes ont sué sang
et eau, donne des résultats aussi éclatés? A l'OFSP, le responsable de
la division de l'assurance maladie, Daniel Wiedmer, insiste: «Ce sont
nos statistiques qui font foi, nous sommes les seuls à avoir une vision
exhaustive.» Côté assureurs, à santésuisse, on est sûr de soi, la
porte-parole Nicole Bulliard n'hésite pas à planter quelques
banderilles sur les médecins: «Peut-être ces décalages proviennent-ils
des éléments statistiques qui sont retenus par les uns et les autres.
Nous, dans tous les cas, nous avons des règles statistiques très
strictes. Et, honnêtement, le pourcentage des médecins nous paraît
franchement bas.» Quand aux praticiens, sans manquer d'attaquer à
leur tour les calculs des assureurs, ils ne mâchent pas leurs mots:
«Les limites de Tarmed sautent aux yeux: les patients ne
comprennent plus rien à leur facture et, nous, c'est tout juste si nous
on y arrive.»
Alors quoi? De quel mal souffre le Tarmed? Faut-il mettre les
ventouses? Faire un saignée? Amputer? Ou alors regarder mollement
les primes grimper? Pour l'instant, des trois parties, seuls les
médecins osent poser franchement un diagnostic, au demeurant
plutôt sévère: «On est obligé de reconnaître que le système de
régulation ne fonctionne pas. C'est une grosse déception», commente
Charles Favrod-Coune. Lui qui travaille depuis plusieurs années sur le
Tarmed révèle d'ailleurs que l'idée court déjà au sein des
commissions spécialisées de réfléchir à un nouvel outil de calcul
électronique, qui assurerait d'aboutir au même résultat pour tout le
monde. Il aura fallu quatorze ans pour mettre au point le Tarmed.
Combien de temps faudra-t-il alors pour lui refaire une santé?

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